mardi, 14 août 2007
Les gaietés de la vie d'artiste. La bohème se range
"Amuse-toi", dit le père Corot à son fils, quand le jeune homme lui annonce sa décision de se consacrer à la peinture. On est en 1820, et il est aisé de deviner l'image que le père a en tête : celle du rapin débraillé, chevelu, pipe au bec, bière en main, généreux et sommaire, incompris et fier de l'être. L'antithèse du bourgeois, qui ne s'est pas encore avisé de cousiner avec la bohème ; collet monté celui-ci, ladre, mesquin, convaincu que le métier d'artiste conduit droit aux barricades, et qu'un atelier méticuleusement rangé, tel celui de Manet, déconcerte : «Il ne sent pas du tout la révolution.»
Rien n'est plus propre à débarbouiller l'esprit de ces images convenues que le livre d'Anne Martin-Fugier. Autour de la figure solitaire de l'artiste, elle fait revivre la nuée des professeurs, marchands, amateurs, collectionneurs, spéculateurs, mécènes. Elle dessine, de Montmartre à Montparnasse, la géographie parisienne de l'art, pousse la porte des ateliers, lieux démocratiques où on laisse sur le seuil, au grand ravissement de Marie Bashkirtseff, toutes ses appartenances. Elle traverse le siècle depuis son aurore - il n'y avait alors pour les artistes, hors du salon officiel, aucun salut - jusqu'à son crépuscule : les galeries, les expositions, les salons avaient proliféré, les bourgeois eux-mêmes avaient compris que d'art on pouvait faire argent, les critères du goût étaient méconnaissables. Théophile Gautier, frappé de stupeur devant l'« Olympia », se demandait s'il était devenu un «être momifié, un fossile antédiluvien ne comprenant plus rien à son siècle».
Le stéréotype qui résiste le mieux à ce parcours critique est celui de la misère. Une vie de chien, la vie d'artiste. Celui sur qui s'est posé le doigt de la vocation a dû vaincre l'hostilité des parents, leur soutirer de quoi « monter » à Paris, s'installer, comme Matisse, dans une mansarde qu'un lit suffit à emplir, s'épuiser en emplois subalternes, trouver un atelier, payer des modèles, se faire accepter au Salon, intriguer pour y être bien accroché. S'il a eu l'étourderie d'avoir femme et enfants, les faire manger. Rôde alors la tentation du suicide, et Monet écrit à Bazille que la pauvreté l'a rendu enragé. Au lecteur d'aujourd'hui, ces confidences désespérées laissent une perplexité : comment des vies aussi noires ont-elles pu produire une peinture aussi radieuse ?
Il n'entre pas dans le propos d'Anne Martin-Fugier, qui décrit une condition collective, de s'attarder aux destins individuels. De sa galerie profuse émergent pourtant de puissantes figures : Ingres, couvert d'honneurs et de ressentiments ; Vollard, marchand de tableaux désespéré d'avoir à les vendre ; Degas, réactionnaire qui peint des blanchisseuses ; Pissarro, révolutionnaire qui peint de pacifiques paysages. Entre tous ces hommes, l'historienne de la sociabilité excelle à montrer les relations complexes. On lui sait gré de ne pas les réduire aux réseaux de domination et d'intérêts et de faire toute sa place à cette sociabilité supérieure qui a pour nom l'admiration.
«La Vie d'artiste au xixe siècle», par Anne Martin-Fugier, Ed. Louis Audibert, 472 p., 29 euros.
Mona Ozouf
Le Nouvel Observateur
11:56 Ecrit par laura dans La peinture, Le XIX e siècle, L'art et les artistes, Ma liste de livres à lire | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note
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Commentaires
Ecrit par : didier | vendredi, 17 août 2007
Répondre à ce commentaireEcrit par : Laura | vendredi, 17 août 2007
Répondre à ce commentaireEcrit par : elisabeth | dimanche, 14 juin 2009
Répondre à ce commentaireEcrit par : Laura | lundi, 15 juin 2009
Répondre à ce commentaireEcrit par : elisabeth | vendredi, 19 juin 2009
Répondre à ce commentaireEcrit par : laura | samedi, 20 juin 2009
Répondre à ce commentaireEcrit par : Bona | dimanche, 21 juin 2009
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