vendredi, 05 juin 2009

Lu dans la presse aujourd'hui:Le carnet de notes d'Adam Thirlwell aux Assises du roman

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De tout cela, j'ai fait mon atelier privé. Parce que le romancier peut transformer ce qu'il veut en atelier, après tout. L'essence du romancier, disait Henry James - qui n'avait jamais envisagé un festival littéraire -, est de surveiller la totalité du champ. Alors voici mon petit carnet consacré aux Assises du roman. Mais je vous préviens - je suis un romancier, pas un critique. Ce qui suit sont les notes d'un roman qui s'ébauche. Moi, je pense en détail.

2. LE ROMANCIER, LE LECTEUR

La première chose qui m'a frappé, c'est que Claude Lanzmann portait sur scène une chemise blanche Givenchy. Je savais que c'était Givenchy parce que je porte la même, avec une bande noire à l'intérieur du col.

Ce n'est pas grand-chose, cher lecteur. Je l'admets. Mais je ne suis qu'un romancier. Je n'atteins la profondeur que par les surfaces.

D'ailleurs, il s'avère que la méthode des surfaces est aussi celle du lecteur, car quand, à la fin du festival, j'ai demandé au public d'écrire le premier souvenir des Assises qui leur venait à l'esprit, la question des apparences est souvent revenue : "les pieds et les mains de Will Self si loin de sa tête" ; "le rouge à lèvres de Véronique Ovaldé" ; "le chapeau de Paul Holdengräber". Pauvres romanciers ! Si minutieusement scrutés dans leur apparence, alors qu'en réalité ils n'existent que par les mots.

Considérons, par exemple, le phénomène de la voix du romancier. Il y a des relations très compliquées entre une voix et un style. La voix hésitante de Marie NDiaye ne correspondait pas à son style si correct, coulant, autoritaire. Alors que la voix enregistrée d'Artaud, diffusée en préambule d'une rencontre consacrée à son oeuvre, était émouvante tant elle était proche - dans ses sauts d'une octave à une autre - de son style disloqué.

C'est une vérité étrange : le romancier que l'on imagine derrière un roman n'existe pas dans la vie. Ce romancier n'est qu'une improvisation créée par le travail lent et hasardeux de l'écriture. C'est un personnage. Impossible, donc, de dire "je" dans un roman. On ne peut jamais être soi-même.

Cependant, cher lecteur, avant de vous sentir supérieur et plus réel que moi, vous devriez vous rendre compte que vous non plus, vous n'existez pas.

Quand le micro était donné au public, une question très simple et mélancolique revenait : "Est-ce que vous, cher romancier, pensez au lecteur ?" Et souvent les romanciers disaient : "Non." "Le lecteur, a répondu Marie NDiaye, c'est un personnage trop vague, trop abstrait." Et Will Self : "J'écris pour moi-même. Et si les gens veulent me lire, tant mieux."

Le romancier est inventé par la lecture ; et le lecteur est inventé par l'écriture. C'est le paradoxe que ces rencontres littéraires ont mis en évidence pour moi. Oui, la rencontre entre le lecteur et le romancier prouve que ni vous ni moi n'existons.

3. LE ROMAN

A dire vrai, j'ai découvert que je ne pensais que rarement à l'art du roman. L'amour, par exemple, me préoccupe beaucoup plus. Mais penser à l'amour peut être une façon de penser au roman. La réflexion continue, ailleurs. Et je me suis rendu compte que sur la scène aussi, la vraie conversation était ailleurs.

Subtilement, un petit roman se formait aux Assises : un réseau de motifs. A. S. Byatt, par exemple, décrivait comment elle avait fait un rêve extraordinaire, la veille, dans son hôtel : un rêve où il s'agissait d'Iris Murdoch, et de nains et de vaches qui se multipliaient. Et le lendemain, Lidia Jorge a décrit comment, dans le même hôtel, elle avait été assaillie par un souvenir d'école - des pieds d'enfants sous les pupitres.

Et je me suis demandé, moi, si ces notes de carnet pouvaient être l'esquisse d'un art du roman miniature - sans lecteur ni romancier, juste le roman lui-même, dans sa particularité infinie.

L'art du roman n'est pas pur. C'est un art du détail ; sa forme est trempée dans son contenu. Un roman ne peut être décrit que dans ses propres termes. C'est un objet impossible à citer. Le roman est là, même quand il nous dépasse, quand nous ne pensons qu'à la fille assise à côté de nous. Le roman, c'est l'art du quotidien.

Et ça veut dire que ce fut un vrai festival : ces Assises du roman, que j'aime tant - où le lecteur et le romancier disparaissent, laissant place au roman, dans sa densité détaillée et insaisissable. Oui, cher lecteur absent, ça veut dire que ces rencontres m'ont mené à une forme de gai savoir...

Adam Thirlwell

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