vendredi, 27 novembre 2009
Lu dans la presse aujourd'hui:Claude Aziza, Michael Kulikowski et Alessandro Barbero : les barbares sont parmi nous
Le regard tourné vers l'Antiquité n'échappe pas à la règle : il est teinté, peu ou prou, des préoccupations de l'heure. Romains et barbares changent de génération en génération. Pour le confirmer sur le registre de l'anecdote, qu'on songe aux héroïnes de péplum : on constatera que les princesses romaines se coiffent et se maquillent différemment en 1960 et en 1980.
Ce raccourci peut paraître choquant. Quoi de commun entre le travail sérieux des historiens et ces films de bas étage où évoluaient, naguère, hercules en short, centurions d'opérette et barbares de foire ? Peu de chose, en vérité. D'autant moins que le péplum se meurt. Ce "mauvais genre", auquel Claude Aziza consacre un essai amusant et bien documenté, n'attire plus que les collectionneurs. Pourtant, à distance, ces kyrielles de films montrent, de façon grossière mais claire, à quel point la représentation de l'Antiquité dépend du prisme du présent.
De façon plus subtile, mais aussi plus féconde, des travaux récents interrogent, à partir de questions contemporaines - immigration clandestine, renforcement des frontières, choc ou alliance des civilisations -, l'arrivée progressive des barbares dans l'Empire romain et la lente agonie de son ordre politique, social et culturel.
L'un des plus accessibles, Rome et les Goths, de l'Américain Michael Kulikowski, est particulièrement recommandable. Il ne se contente pas de retracer le sac de Rome par Alaric en 410, et de décrire comment, selon les termes des contemporains, "la mère du monde fut assassinée". Il ne se borne pas à synthétiser, avec une grande clarté, ce qu'on sait des Goths - qui passèrent, en moins de deux siècles, de l'obscurité à la maîtrise de l'Europe.
L'intérêt du livre tient au fait qu'il demande en même temps : comment savons-nous tout cela ? De quelles sources dépend notre savoir ? Et quelle est la fiabilité des textes qui nous renseignent ? Sur ces points, le profane aura quelques surprises. Car le récit qui fait considérer les Goths comme un peuple très ancien - venu de Scandinavie, descendu au fil des siècles le long de la Baltique jusqu'à la mer Noire avant de franchir le Danube - ne repose que sur un seul livre, l'Historia gothica de Jordanes, qui date du milieu du VIe siècle.
Or Kulikowski rappelle combien la confiance que l'on peut accorder à cet ouvrage tardif - destiné à forger la légende du peuple goth, à magnifier sa pureté, son périple et sa victoire - est limitée. On a beaucoup insisté sur Jordanes chez les nationalistes allemands des temps modernes : il permettait de glorifier une race gothique pure, venue du Nord, guerrière et conquérante. Ainsi nous héritons également, à l'évidence, de l'Antiquité vue par le XIXe siècle, et de perspectives à transformer ou à détruire.
Nouvelle frontière
C'est ce que fait cet historien en empruntant son modèle d'interprétation à des situations actuelles : les Goths, à ses yeux, sont un produit de la frontière romaine et de ses métamorphoses au IIIe siècle. Ce prétendu peuple surgirait soudain - alors que personne, auparavant, n'a entendu parler de lui ni signalé ses méfaits - comme un contrecoup de la nouvelle clôture des limites de l'Empire. Plutôt qu'un peuple, les Goths constitueraient les conséquences socio-politiques du tracé de la frontière. A mesure que l'Empire consolidait ses protections, il aurait renforcé l'organisation des tribus restées au dehors.
Reste à savoir ce qu'était concrètement cette frontière quand aucun fleuve - Rhin ou Danube - ne la matérialisait. Pouvait-on la franchir ? A quelles conditions ? Le travail d'Alessandro Barbero tente de répondre à ces questions, en étudiant l'immigration clandestine des barbares dans l'Empire et les politiques de gestion de l'immigration des différents empereurs, en particulier les accords passés en 382 par Théodose(1) , qui ont permis l'installation d'un grand nombre de Goths dans les Balkans. Minutieuse, l'enquête retrace succès et échecs des diverses politiques d'assimilation mises en oeuvre par les derniers Romains.
Ici, l'analyse de l'assimilation remplace la description des hordes déferlantes que le XIXe siècle a peintes. Il est vrai que les barbares servaient en masse dans les armées romaines, tantôt enrôlés de force, tantôt engagés volontaires. Plusieurs générations les virent s'implanter, par groupes entiers, se romanisant au fil du temps et se sédentarisant. Beaucoup, disent les auteurs du temps, transformèrent "l'épée en charrue". Alors que les immigrations d'aujourd'hui sont individuelles et urbaines, celles de l'Antiquité tardive étaient collectives et rurales.
Finalement, ce qui fascine, à tort ou à raison, c'est le jeu complexe de proximité et de distance entre l'Antiquité tardive et cette modernité tardive qui marque le présent. Dans des lumières et des perspectives distinctes, on y trouve mêlés tolérance affichée et accroissement des tensions, transformation des rôles sociaux et multiplication des scandales, perte de la culture classique et affrontement des croyances. Les croire identiques serait un leurre, une manière de plaquer, sur cette période lointaine, les inquiétudes de la nôtre. Malgré tout, ces livres le montrent, les situations actuelles font comprendre autrement, sur certains points, l'histoire ancienne.
LE PÉPLUM. UN MAUVAIS GENRE de Claude Aziza. Klincksieck, "50 questions", 190 p., 16 €.
ROME ET LES GOTHS. IIIE-VE SIÈCLE, INVASIONS ET INTÉGRATION de Michael Kulikowski. Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Marie-Anne et Yves de Kisch. Autrement, "Mémoires-Histoire", 240 p., 21 €.
BARBARES. IMMIGRÉS, RÉFUGIÉS ET DÉPORTÉS DANS L'EMPIRE ROMAIN d'Alessandro Barbero. Traduit de l'italien par Pérette-Cécile Buffaria. Tallandier, 352 p., 23 €.
(1) Signalons également la biographie de l'empereur Théodose par Pierre Maraval, Théodose le Grand. Le pouvoir et la loi, Fayard, 386 p., 25 €.
15:13 Écrit par laura dans La presse | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : lu dans la presse aujourd'hui:claude aziza, michael kulikowski et alessandro barbero : les barbares sont par |
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