samedi, 06 mars 2010

Lu dans la presse:La vie des autres


Jean-Paul Brighelli, professeur de lettres et normalien, polémiste habituel des débats sur l'éducation, a beaucoup écrit pour d'autres, sous diverses formes. Il avoue sans vergogne qu'il paye ainsi ses pensions alimentaires. Mais reconnaît aussi que l'exercice l'amuse. Il fit récemment pour un confrère, à titre amical, quelques pages sur Mai-68 à Marseille, dans la bio d'un ministre qui se trouvait du côté de la droite musclée. A l'époque, il militait à l'extrême gauche. Il lui a suffi d'inverser l'histoire. Roger Karoutchi, puisque c'était lui, s'est demandé comment son biographe savait des choses que lui-même ignorait.

"A la fin d'une collaboration réussie, je suis davantage eux qu'ils ne le sont eux-mêmes. C'est un processus qui, pour être honnête, me plaît assez : cette liberté fugitive d'être quelqu'un d'autre", dit ainsi le personnage du livre de Robert Harris The Ghost (L'Homme de l'ombre, Plon, 2007), qui sert de base au film de Polanski, The Ghost Writer. Auguste Maquet, héros du film L'Autre Dumas est, lui, le serviteur malheureux et frustré d'un écrivain célèbre.

Parfois, les histoires ne sont pas amusantes du tout. Brighelli fit le récit d'un viol, dont la victime était la fille d'un chanteur connu. "J'ai écrit cela avec toute ma sensibilité féminine, raconte-t-il sous sa grosse moustache. Elle m'a dit qu'elle avait pleuré en le lisant." Il en fait tellement, que deux de ses "auteurs" se trouvèrent ensemble au "Grand Journal" de Canal+ pour parler de leurs ouvrages respectifs. Il n'enregistre jamais rien, écoute la musique des mots et prend des notes. "Je garde en mémoire la tonalité. Il faut que cela reste crédible, que cela puisse avoir été dit par la personne."

François Forestier, journaliste au Nouvel observateur, en a commis une trentaine : chanteur, gangster, navigateur, etc. "Si l'ego de l'auteur est normal, ça va ; s'il a des prétentions littéraires..." Il a deux règles d'or : ne pas laisser son auteur se disperser : "On y passe des journées entières s'il le faut", et ne jamais tisser de liens d'amitié. "C'est le boulot. Il ne faut pas mélanger." Il y a bien longtemps qu'il ne s'offusque plus d'être totalement transparent pour son interlocuteur. "Je ne veux pas être payé au pourcentage. Je ne veux pas que mon nom apparaisse. C'est plus confortable." Il ne regarde même pas si le livre se vend ou non. Son plaisir, c'est la vitesse. Le tout dure environ six semaines et il en a plusieurs en route. L'activité lui rapporte, bon an mal an, environ 100 000 euros.

"La négritude, ça vous fait rencontrer des personnages formidables", confie Guy Benhamou, ex-journaliste à Libération. "De tous les avantages qu'offre le travail de nègre, l'un des principaux est sans doute l'occasion qui vous est donnée de rencontrer des gens intéressants", écrit aussi Andrew Crofts, l'auteur de Ghostwriting (A. et C. Black, 2004, non traduit), dont sont tirées toutes les épigraphes du livre d'Harris. "Je raconte le personnage comme j'aimerais qu'il soit, explique Guy Benhamou. Un peu moins vrai, mais un peu plus beau. C'est un grand plaisir." Il arriva que les RG lui fissent une proposition - 150 000 francs à l'époque - afin de lire avant l'heure la biographie d'un personnage sensible pour la République. Il garda sur lui la disquette qu'il trimbalait partout.

Patrick Rambaud avoue tout de go qu'il a arrêté ses activités de nègre quand il a eu le Goncourt. Cela lui pesait qu'on lui donne des dossiers pour en faire un livre, après avoir vu vingt-cinq minutes un auteur qui finissait par lui dire : "Ecoute ce passage comme il est bien." "Mais, c'est moi qui l'ait écrit !" Dan Franck, auteur de Roman nègre (Grasset, 2008), a cessé quand il a eu son Renaudot. "J'en ai fait une cinquantaine, j'en ai vécu pendant des années." Il écrivit pourtant pour Rika Zaraï son fameux best-seller, Ma médecine par les plantes (1 million d'exemplaires), en gagnant moins d'argent que de notoriété. Mais par principe ne prêta jamais la main à un roman. Pour ne pas donner de l'imaginaire. Encore que...

Un antiquaire suisse le supplia un jour de l'aider à écrire l'histoire d'une imposture littéraire sur fond de crime. Dan Franck fournit un intermédiaire. Le livre fut refusé. Il en trouva un deuxième. Nouveau refus. L'écrivain finit alors par prêter main-forte à l'Helvète en détresse, qui disparut quelque temps. Jusqu'à ce qu'il ressurgisse, lauréat du prix du Quai des Orfèvres pour le livre.

Ses débuts avec Zinédine Zidane ne sont pas moins rocambolesques. Mené en bateau pendant des mois sans le savoir et lassé de ne pas aboutir, l'écrivain arriva en voiture à Clairefontaine, le centre d'entraînement des Bleus, défonça la barrière et atterrit au pied des terrains, accueilli par une horde de vigiles. Il eut le temps de crier à un joueur, "je crois que c'était Laurent Blanc", qu'il avait rendez-vous avec Zizou. Prise de contact courtoise. Mais, au second rendez-vous, le joueur était tendu. Dan Franck s'aperçut alors qu'il avait signé un contrat avec un intermédiaire douteux. "Dans ce cas, j'arrête", annonce l'écrivain. La star du foot insista pour continuer. "Il m'a fait contacter par son véritable agent et a exigé que je cosigne." Plutôt élégant.

Béatrice Gurrey

00:39 Écrit par laura dans La presse | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : lu dans la presse:la vie des autres | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook |

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