vendredi, 19 mars 2010
Lu dans la presse:Les retrouvailles de la France libre

Stéphane Hessel, ancien ambassadeur de France.
Entendre un ambassadeur de France, du haut de ses 92 ans, traiter de "petit garçon" l'ancien secrétaire de Jean Moulin sous prétexte qu'il n'en a que 89, voilà qui fait un drôle d'effet ! A peu près autant que de voir un pilier de la France libre, aujourd'hui dans sa 94e année, se tourner vers un ancien président du Conseil constitutionnel de 87 ans pour lui confier ceci : sa "honte" à l'idée d'avoir mené une "vie de bureau" à Londres, pendant que l'autre risquait sa vie les armes à la main...
Stéphane Hessel, Daniel Cordier, Jean-Louis Crémieux-Brilhac et Yves Guéna : aussi fou que cela puisse paraître, ces quatre résistants de légende n'avaient jamais été réunis depuis un demi-siècle. Leurs retrouvailles ont eu lieu mardi 16 mars, dans un hôtel particulier du 7e arrondissement de Paris, à deux pas de Matignon. L'écrivain Régis Debray jouait les maîtres de cérémonie, dans un salon chargé de dorures, où une centaine de personnes s'étaient donné rendez-vous, parmi lesquelles l'ancien ministre Jean-Pierre Chevènement, l'académicien Pierre Nora, le président d'Arte France Jérôme Clément, l'historien Jean-Noël Jeanneney, et la secrétaire d'Etat aux sports Rama Yade.
"La vieillesse est un naufrage", disait le général de Gaulle. En écoutant ces quatre vétérans d'une armée des ombres chaque jour un peu plus clairsemée, on se disait plutôt l'inverse. Que le grand âge peut aussi rendre plus libre, plus lucide. Qu'il permet de dire des vérités tranchantes, sans les détours qui s'imposent quand on a encore la vie devant soi et une carrière à bâtir.
Bien sûr, tous les tempéraments ne sont pas également sensibles au doute. Yves Guéna, qui publia en 1982 ses mémoires sous le titre Le Temps des certitudes (Flammarion), était parfait dans son rôle d'ancien président de la Fondation Charles-de-Gaulle. En l'écoutant raconter que le Général n'avait jamais douté de la victoire, que le retour des partis à la Libération avait été une catastrophe et l'avènement de la Ve République une rédemption, on se disait que l'épopée avait encore de beaux restes. En face, ses trois compagnons firent presque figure de dangereux iconoclastes. Daniel Cordier - ceux qui ont lu son superbe Alias Caracalla (Gallimard, 2009) ne s'en étonneront pas - a décrit la déception qui fut la sienne quand, parachuté en France en juillet 1942, il vit dans quel état de désorganisation était la Résistance intérieure. Stéphane Hessel a confirmé, en chantant de sa belle voix ronde "Libération, c'est un foutoir...", la ritournelle inventée à Londres pour railler le mouvement d'Emmanuel d'Astier de La Vigerie...
Mais c'est Jean-Louis Crémieux-Brilhac, sans conteste, qui est allé le plus loin dans l'écornement du mythe. En rappelant les hiérarchies tacites qui régissaient les rapports au sein de la "famille spirituelle" des "Free French", et en particulier le "dédain" des militaires pour ces "blancs-becs" de civils. En rappelant, surtout, combien la Résistance avait tardé à mesurer la singularité de l'extermination des juifs. A cet instant, sa voix, habituellement si ferme, s'étrangla. La légende, soudain, parut très loin. Et l'Histoire, d'un coup, terriblement proche.
16:42 Écrit par laura dans L'histoire | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : lu dans la presse:les retrouvailles de la france libre, histoire |
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