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Ma liste de livres à lire

  • Le chef-d'oeuvre de Vasari

    Il a eu la chance inouïe d'être le premier historien de l'art italien, de raconter des « Vies des artistes » (Grasset, Cahiers rouges, 12,80 euros) comme s'ils étaient des personnages de roman. D'où ce ton émerveillé. Cimabue, premier peintre moderne connu, rencontrant dans un champ un petit berger qui dessine avec un caillou une brebis sur une pierre plate, «sans avoir jamais eu d'autre maître que la nature», demande à son père la permission de l'emmener pour lui apprendre les rudiments. Cet enfant deviendrait Giotto ! Un vrai conte de fées. Giorgio Vasari, qui n'est pas pour rien au service du grand-duc de Toscane Cosme de Médicis, poursuit un double but : établir la supériorité de l'école florentine sur celles de Venise et de Sienne, prouver que l'art italien a trouvé en Michel-Ange son point d'aboutissement. Ce chef-d'oeuvre, devenu introuvable, est présentée dans une traduction corrigée. On le lit d'une traite.

     

    Dominique Fernandez
    Le Nouvel Observateur

    Source:http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2217/articles/a342243.html

    Première publication:

    13/07/2007 16:42

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  • Les gaietés de la vie d'artiste. La bohème se range

    Anne Martin-Fugier s'en prend aux légendes qui couraient entre salons et ateliers au xixe siècle

     

    "Amuse-toi", dit le père Corot à son fils, quand le jeune homme lui annonce sa décision de se consacrer à la peinture. On est en 1820, et il est aisé de deviner l'image que le père a en tête : celle du rapin débraillé, chevelu, pipe au bec, bière en main, généreux et sommaire, incompris et fier de l'être. L'antithèse du bourgeois, qui ne s'est pas encore avisé de cousiner avec la bohème ; collet monté celui-ci, ladre, mesquin, convaincu que le métier d'artiste conduit droit aux barricades, et qu'un atelier méticuleusement rangé, tel celui de Manet, déconcerte : «Il ne sent pas du tout la révolution.»
    Rien n'est plus propre à débarbouiller l'esprit de ces images convenues que le livre d'Anne Martin-Fugier. Autour de la figure solitaire de l'artiste, elle fait revivre la nuée des professeurs, marchands, amateurs, collectionneurs, spéculateurs, mécènes. Elle dessine, de Montmartre à Montparnasse, la géographie parisienne de l'art, pousse la porte des ateliers, lieux démocratiques où on laisse sur le seuil, au grand ravissement de Marie Bashkirtseff, toutes ses appartenances. Elle traverse le siècle depuis son aurore - il n'y avait alors pour les artistes, hors du salon officiel, aucun salut - jusqu'à son crépuscule : les galeries, les expositions, les salons avaient proliféré, les bourgeois eux-mêmes avaient compris que d'art on pouvait faire argent, les critères du goût étaient méconnaissables. Théophile Gautier, frappé de stupeur devant l'« Olympia », se demandait s'il était devenu un «être momifié, un fossile antédiluvien ne comprenant plus rien à son siècle».

    Le stéréotype qui résiste le mieux à ce parcours critique est celui de la misère. Une vie de chien, la vie d'artiste. Celui sur qui s'est posé le doigt de la vocation a dû vaincre l'hostilité des parents, leur soutirer de quoi « monter » à Paris, s'installer, comme Matisse, dans une mansarde qu'un lit suffit à emplir, s'épuiser en emplois subalternes, trouver un atelier, payer des modèles, se faire accepter au Salon, intriguer pour y être bien accroché. S'il a eu l'étourderie d'avoir femme et enfants, les faire manger. Rôde alors la tentation du suicide, et Monet écrit à Bazille que la pauvreté l'a rendu enragé. Au lecteur d'aujourd'hui, ces confidences désespérées laissent une perplexité : comment des vies aussi noires ont-elles pu produire une peinture aussi radieuse ?
    Il n'entre pas dans le propos d'Anne Martin-Fugier, qui décrit une condition collective, de s'attarder aux destins individuels. De sa galerie profuse émergent pourtant de puissantes figures : Ingres, couvert d'honneurs et de ressentiments ; Vollard, marchand de tableaux désespéré d'avoir à les vendre ; Degas, réactionnaire qui peint des blanchisseuses ; Pissarro, révolutionnaire qui peint de pacifiques paysages. Entre tous ces hommes, l'historienne de la sociabilité excelle à montrer les relations complexes. On lui sait gré de ne pas les réduire aux réseaux de domination et d'intérêts et de faire toute sa place à cette sociabilité supérieure qui a pour nom l'admiration.

    «La Vie d'artiste au xixe siècle», par Anne Martin-Fugier, Ed. Louis Audibert, 472 p., 29 euros.

     

    Mona Ozouf
    Le Nouvel Observateur

    Source:http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2216/articles/a340910.html
  • Cinq thrillers au féminin

    L'été noir

     

    Rien que des filles ! Découvrez une nouvelle génération de romancières presque inconnues en France qui seront les Patricia Cornwell, PD James et Mo Hayder de demain

     

    ALEX BARCLAY,
    l'enfant terrible
    Dans une autre vie, elle dansait à la porte du Planet Hollywood des Champs-Elysées pour accueillir les clients. Aujourd'hui, elle fait valser les courbes des ventes avec « Darkhouse » ( Michel Lafon, 2006 ), son premier thriller ( 120 000 ex. en France, traduction en quinze langues ) et « Last Call », qui vient de sortir et s'est déjà vendu à 38 000 ex. en France. Née à Dublin en 1974 dans une famille de cinq enfants, Alex Barclay est la fille très dissipée d'un chauffeur de taxi et d'une mère au foyer. A 18 ans, elle entre à la fac pour étudier le journalisme, avant de collaborer à divers magazines. Cette belle Irlandaise n'est pas rousse mais brune, avec de très beaux yeux gris-bleu qui vous transpercent. Elle séjourne actuellement à Paris, où elle aimerait s'installer définitivement. Depuis son adolescence, elle dévore ses auteurs favoris, Tami Hoag, Patricia Cornwell, John Sandford et Minette Walters. De l'écriture de scénarios pour la télé, elle est vite passée à l'écriture de thrillers. Elle se souvient : « C'était un dimanche matin, je me suis levée et j'ai commencé à écrire les trois premiers paragraphes de “ Darkhouse” . Trois mois après , j'envoyais le début à un agent littéraire . Il l'a reçu un vendredi ; le lundi, il décrochait un contrat ! » « Last Call », suite de ce premier roman, est une réussite. On y retrouve l'inspecteur Joe Lucchesi à New York. Il n'a rien d'un superflic : « Je voulais un héros de chair et de sang, quelqu'un qui pourrait être votre voisin de palier, précise Alex Barclay . Je le décris comme un homme que je pourrais aimer. » Il est marié à une Française, Anna, qui, depuis l'agression dont elle a été la victime, va de déprime en déprime. Leur fils, Saun, est un adolescent traumatisé par le meurtre de sa petite amie. Après une année tragique en Irlande, Lucchesi revient à New York, où il est confronté à un serial killer des plus violents : il entre chez ses victimes, les assomme et leur arrache la mâchoire. Avant de succomber, les malheureux ont juste le temps de passer un dernier coup de fil... Au fait, à qui téléphoneriez-vous s'il ne vous restait que quelques minutes à vivre ?
    « Last Call », par Alex Barclay, traduit de l'anglais ( Irlande ) par Edith Ochs, Michel Lafon, 320 p ., 21, 90 euros.

    KATE MORTON,
    Essex blues
    Quand Kate Morton, née en Australie en 1977, publie en 2006 son premier livre, « les Brumes de Riverton », la presse unanime crie au chef-d'oeuvre. En l'espace de quelques semaines, 300 000 ex. s'envolent, les éditeurs étrangers s'arrachent les droits de ce roman, qui devient un best-seller. Grace Bradley est une très vieille dame qui finit ses jours dans une maison de retraite de l'Essex. Elle reçoit une lettre d'une jeune femme lui demandant la permission de raconter sa vie au cinéma... Dans les années 1920, au fin fond de l'Essex, la petite Grace est engagée comme domestique au château de Riverton, place que sa mère occupait avant sa naissance. Lors d'une fête, le poète Robert Hunter se suicide sous les yeux des filles de la famille. On baigne dans l'atmosphère feutrée du film « les Vestiges du jour », de James Ivory, avec une belle intrigue en plus.
    « Les Brumes de Riverton », par Kate Morton, traduit de l'anglais ( Australie ) par Hélène Collon, Presses de la Cité , 468 p ., 20, 50 euros.

    AINO TROSELL,
    attention les yeux
    Née à Malung ( Suède ) en 1949, exsoudeuse sur des chantiers navals puis assistante sociale, Aino Trosell publie en France « Ne les regarde pas dans les yeux », son deuxième roman. Après l'étonnant « Si le coeur bat encore » ( Balland ), qui a remporté un énorme succès en Suède ( 50 000 ex. vendus et les droits cédés à la France, l'Allemagne, le Danemark, la Finlande et les Pays-Bas ), on retrouve son inénarrable héroïne, Siv Dahlin, qui, après avoir travaillé dans un abattoir de poulets, est maintenant femme de ménage dans un hôtel de luxe perché dans les montagnes suédoises. Les employés sont sur les dents car un congrès sur la défense nationale doit s'y tenir en présence de nombreuses personnalités invitées par le gouvernement. Les morts mystérieuses vont se succéder, et Siv, affligée d'une curiosité maladive et armée de son seul plumeau, se trouve mêlée à l'enquête...
    « Ne les regarde pas dans les yeux », par Aino Trosell, traduit du suédois par Philippe Bouquet, Balland, 410 p ., 23 euros.

    REGGIE NADELSON,
    New York parano
    Reggie Nadelson est née il y a une cinquantaine d'années à New York, à Village. Après un diplôme de journaliste à Stanford, elle écrit pour les quotidiens britanniques « The Guardian » et « The Independant » et réalise des documentaires pour la BBC. Après « Sous la menace » ( Le Masque, 2005 ), elle signe ici une nouvelle enquête d'Artie Cohen, un policier pas comme les autres. Juif, né à Moscou, il est « le détective que mérite New York », dit de lui Salman Rushdie, un de ses plus fidèles supporters. La Grosse Pomme est encore sous le coup des attentats du 11-Septembre. La paranoïa, la peur des terroristes, tout se conjugue pour créer une ambiance à couper au couteau. Artie reçoit des appels angoissés d'un de ses amis, Sid, un ancien journaliste. Il dit détenir des informations compromettantes pour certains politiciens véreux et se sent menacé. Mais Artie a mieux à faire : il se marie et néglige de rappeler. On retrouvera Sid battu à mort sur les quais. Un portrait pessimiste de l'Amérique d'aujourd'hui. Magnifique.
    « Red Hook », par Reggie Nadelson, traduit de l'américain par Jean Esch, Le Masque, 358 p ., 21, 50 euros.

    NINA REVOYR,
    L. A. CONFIDENTIAL
    Nina Revoyr, née à Tokyo d'une mère japonaise et d'un père américain d'origine polonaise, a grandi au Japon puis à Los Angeles. Jackie Ishida, l'héroïne de « Southland », son deuxième roman paru en France, est une jeune étudiante en droit américano-japonaise qui termine son année scolaire, lorsqu'elle apprend la mort inexpliquée de son grand-père, Frank Sakai. Ce vétéran de la Seconde Guerre mondiale tenait une épicerie dans Crenshaw, un des premiers quartiers multiraciaux de L. A. Exécutrice testamentaire de Frank, elle découvre que quatre ados noirs ont été assassinés dans le magasin durant les émeutes de Watts, en 1965. Ces crimes n'ont jamais été élucidés. Jackie demande à James Lanier, un cousin d'une des victimes, de l'aider à percer le secret de ce massacre. Cette enquête va l'amener à découvrir des secrets de famille pas très reluisants. Une description minutieuse de l'âme d'une ville et de ses habitants en perpétuelle mutation. Bouleversant.
    « Southland », par Nina Revoyr, traduit de l'américain par Bruno Boudard, Phébus , 430 p ., 22 euros.



    Marie-France Rémond

    Le Nouvel Observateur - 2226 - 05/07/2007


    Source:http://livres.nouvelobs.com/p2226/a349259.html
  • Livre à lire:Laure Adler, Stefan Bollmann, "Les femmes qui écrivent vivent dangereusement", Flammarion, 2007,29 euros

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    Présentation de l'éditeur:

    Pendant longtemps, la majorité des femmes surent lire, mais pas écrire, l'écrit restant, dans la répartition traditionnelle des tâches entre les sexes, la chasse gardée des hommes.
    Quand elles accédèrent enfin au droit à l'écriture, elles durent mener une lutte encore plus longue, celle de la reconnaissance de leur production écrite. Alors que la plupart de ces femmes aspiraient à une vie sans contrainte, où elles auraient pu exprimer librement leur art, les obstacles qui ne cessèrent en effet de se dresser devant elles - trouver du temps pour écrire constituant déjà une tâche en soi - les vouèrent à un anticonformisme qui les mettait en danger.
    À ces contraintes sociales s'ajouta une contrainte intérieure, une quête inconditionnelle d'authenticité qui, entravée, put les mener à la folie ou au suicide. Cet ouvrage dresse le portrait d'une cinquantaine de ces auteures, depuis le Moyen Age avec Hildegard de Bingen et Christine de Pisan, jusqu'à l'époque contemporaine avec Carson McCullers, Marguerite Yourcenar, Anaïs Nin, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Françoise Sagan - ou plus récemment Toni Morrison, Isabel Allende ou Arundhati Roy - en passant par les incontournables sœurs Brontë, George Sand, Colette, Virginia Woolf ou Karen Blixen.

    LAURE ADLER, née en 1950, est journaliste, historienne et écrivain, spécialiste de l'histoire des femmes et des féministes au XIXe et au XXe siècles. On lui doit de nombreux ouvrages, notamment une biographie de Marguerite Duras, parue en 1998 ; en 2005, elle a publié Dans les pas de Hannah Arendt (Gallimard). STEFAN BOLLMANN, né en 1958, a étudié la philologie, le théâtre, l'histoire et la philosophie. Éditeur et auteur, notamment Les Femmes qui lisent sont dangereuses (Flammarion, 2006), il vit actuellement à Munich.


    Source de l'article:http://www.fabula.org/actualites/article17784.php

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  • Littérature: Malraux et moi

    Où Alix tombe amoureuse du grand écrivain et devient l'amie de coeur de sa fille, Florence Malraux

     

    Il y en a qui carburent au pastis, se shootent à la colle ou au sushi, il y a des accros au poker, des groupies d'Amélie Nothomb ou de Kate Moss. Tout cela est banal. Alix de Saint-André se distingue, qui snife du Malraux et se défonce à « l'Espoir ». Rien qu'à entendre la voix époumonée du ministre accueillant Jean Moulin, son poil se hérisse et sa gorge se noue. C'est sa drogue dure, son musée imaginaire, son conquérant, sa voie royale, son chêne que rien n'abat et son étoile du Berger - nom du héros dans la Résistance. Chez la fille pieuse de l'écuyer en chef du Cadre Noir, cette surprenante addiction remonte à l'enfance saumuroise. A l'âge des scoubidous, elle sort pompette de « la Condition humaine », et l'apparition tiqueuse de Malraux, à la télévision, la met en transe. ( Il est vrai que le conteur de « la Légende du siècle » tenait du chaman en lévitation et du rocker sous hallucinogène. ) Dès lors, Alix entre en Malraucie comme on part pour Katmandou. A 50 ans, elle n'en est toujours pas revenue. Son culte du grand homme est d'autant plus ardent qu'il n'est guère tendance. Trop ministre gaulliste pour la jeunesse post-68, trop républicain espagnol et tête brûlée pour les lecteurs du « Figaro Magazine », période Pauwels. Qu'importe, l'admiratrice s'obstine et rédige une maîtrise pour démontrer que « les Antimémoires » sont « Une anti-Recherche du temps perdu ». Devenue journaliste, accessoirement royaliste légitimiste et biographe des anges, elle persiste dans sa dépendance, accumule un petit tas de secrets ( l'idole aimait le chocolat, les hamsters, Tintin et Lucky Luke ), rencontre sa dernière compagne, Sophie de Vilmorin, voyage dans le temps littéraire ( convoquant Rousseau, Chateaubriand et Proust ), et traverse l'Atlantique afin de télévangéliser, à New York, son tempétueux héros. Mais, surtout, la fille spirituelle rencontre la fille réelle de Malraux, la mystérieuse, attendrissante, érudite, généreuse et silencieuse Florence - qu'elle avait appelée Nina dans son roman « Papa est au Panthéon ». Elle met en lumière celle qui a toujours fui les projecteurs et refusé les interviews. De la fille déchirée d'André et de Clara, qui fut l'épouse d'Alain Resnais, la presque soeur de Françoise Sagan et de Bernard Frank, elle recueille, pour la première fois, les souvenirs. Dans ce livre volontiers bavard et joliment vagabond, les pages consacrées à Florence Malraux sont les plus belles, les plus fortes. Portrait, au burin, d'une fille au caractère trempé qui se brouille un temps avec son père pour avoir signé, pendant la guerre d'Algérie, le Manifeste des 121, et qui n'en finit pas de résister au poids de la légende avec une légèreté d'elfe. A Florence, Alix offre, pour la protéger, une médaille de saint Jean ; à Alix, Florence donne, pour lui signifier qu'elle est de la famille, une carte de visite de Malraux. Entre les pages, on les entend rire comme des enfants, on dirait qu'elles ont le même âge. Et le même père adoré. Après le transfert des cendres, celui des filles.

    « Il n'y a pas de grandes personnes », par Alix de Saint-André , Gallimard, 412 p ., 20 euros.

    Source:

    http://livres.nouvelobs.com/p2221/a345948.html

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  • Livre à lire: Jean d'Ormesson, "Odeur du temps"

    Préface de ce livre publié dans le blog des éditions Héloïse d'Ormesson (sa fille):

    Ce que j’ai fait de mieux dans ma vie, c’est ma fille. Je suis plus fier d’elle que de moi. Avec Gilles Cohen-Solal, elle vient de créer une maison d’édition. Je suis heureux de lui confier ce livre qui est un recueil d’articles.

    Il y a un peu moins d’un quart de siècle, j’avais déjà rassemblé, sous le titre Jean qui grogne et Jean qui rit, un certain nombre de textes parus dans différents quotidiens, hebdomadaires ou mensuels, notamment dans Le Figaro et Le Figaro Magazine. En ce temps-là, après les Trente Glorieuses qui allaient de la Libération au premier choc pétrolier, nous entrions dans les Vingt-Cinq Déclinantes, dominées par Mitterrand, par Chirac et par la cohabitation. Les Français commençaient à se laisser aller au découragement devant un monde qui les menaçait et à une mauvaise humeur de plus en plus perceptible. Les articles réunis dans Jean qui grogne et Jean qui rit couraient de mes démêlés avec François Mitterrand à mon admiration pour Jean-Paul II, du poids alors écrasant – que les temps sont changés...! – du parti communiste aux destins croisés de Franco, de Nixon, de Mendès France. Le champ couvert était large et la politique y tenait une grande place.

    Le temps passe. Les choses bougent. Les équilibres se rompent. Peu à peu, chez l’auteur de ces pages éparses, des lectures, des souvenirs, des songes et des ravissements – la littérature en un mot – envahissaient tout l’horizon. À la différence de Jean qui grogne et Jean qui rit, la politique est presque absente de ce nouveau recueil. J’ai toujours pensé que journaux et journalistes feraient bien de rappeler régulièrement ce qu’ils avaient dit et prédit dans le passé : il ne serait pas impossible de reprendre à la lumière d’aujourd’hui des articles politiques que je ne renie en rien et de confronter ce qu’ils annonçaient avec ce qui s’est passé. Le présent volume a une autre ambition. Il est consacré aux îles, aux livres, aux amis. Il n’est fait que de rêves.

    J’ai beaucoup aimé travailler. J’ai aussi beaucoup aimé ne rien faire. J’ai surtout aimé partir, aller ailleurs, me promener, le nez en l’air et les mains dans les poches, à travers le vaste monde. La mise en garde de Chateaubriand – « L’homme n’a pas besoin de voyager pour s’agrandir » – ne m’a jamais empêché de partir, le cœur battant, pour le Mexique ou pour l’Inde. Et toujours je revenais à Rome, à Venise, à la Toscane, à l’Italie, à la Grèce, à notre Méditerranée et à ces îles dévorées de soleil où j’ai tant rêvé de m’installer, loin du vacarme des grandes villes. On trouvera dans ces pages l’écho un peu mélancolique de ce silence brûlant des îles, à peine troublé par le bruit de la mer.

    Qu’est-ce qui a compté pour moi ? Les livres. Je leur ai voué un culte, je leur ai consacré le plus clair de mon temps. Bouleversants ou délicieux, décisifs ou charmants, ils ont enchanté notre bref passage dans un monde qui sans eux serait sinistre et n’existerait presque pas. Du flot des livres qui ont passé dans ma vie et dans la vôtre, un tout petit nombre apparaît dans ces pages : Chateaubriand, évidemment, Toulet, Joyce, Cioran, Aragon, Yourcenar, quelques autres… Ils sont l’avant-garde d’un immense cortège qui n’en finit pas de nous entraîner derrière lui.

    Je dois beaucoup à un petit nombre de maîtres et d’amis – des vivants et des morts – qui m’ont fait ce que je suis. Les uns, parce qu’ils m’ont encouragé, aidé, soutenu ; les autres, parce que je les ai lus. À beaucoup d’égards imparfait, bâti de bric et de broc, encombré de répétitions inhérentes à son genre, et parfois de contradictions, ce livre est très loin d’être un de ces livres d’amertume que dicte parfois le grand âge que j’atteins à mon tour. C’est un livre de gratitude et d’admiration. L’admiration, de nos jours, n’est pas un sentiment à la mode. Odeur du temps est un exercice d’admiration et de fidélité. Voilà plus de trois-quarts de siècle que ce monde où j’ai été jeté par le hasard ou par la Providence n’a jamais cessé de m’éblouir. C’est un peu de cet éblouissement que voudraient transmettre ces pages déjà peut-être – mais à peine – un peu jaunies par le temps.

    Le monde m’a toujours inspiré un double sentiment de réserve qui va jusqu’au refus et d’adhésion proche de l’enthousiasme. Que faisons nous ici-bas ? Presque rien. Que sommes-nous ? Rien du tout. Ce presque rien est presque tout. Ce rien du tout n’a pas de bornes. Je sais bien que les voyages, selon le mot de Céline, sont « un petit vertige pour couillons ». Je les ai aimés à la folie. Je suis tout à fait persuadé que, comme nous y invitent saint Jean de la Croix, Arthur Rimbaud, André Gide, Paul Valéry, ce qu’il y a de mieux à faire avec les livres, c’est de les jeter. Ils m’ont donné du bonheur par-dessus la tête. J’ai beaucoup d’amis que je n’aime pas et quelques-uns que je déteste. Ils ont illuminé ma vie.

    J’aurais pu prendre pour titre de ces pages évanouies Le Livre des îles, des amis et des rêves. Me souvenant d’un poème qui m’avait fourni, il y a quelques années, le titre d’un précédent recueil :


    Et toi mon cœur pourquoi bats-tu
    Comme un guetteur mélancolique
    J’observe la nuit et la mort,

    j’ai emprunté Odeur du temps à un autre poème du même Apollinaire :


    J’ai cueilli ce brin de bruyère
    L’automne est morte souviens-t’en
    Nous ne nous verrons plus sur terre
    Odeur du temps brin de bruyère
    Et souviens toi que je t’attends
    Odeur du temps ! Rêvons un peu. Rêvons sur Borges, inoubliable, sur le pauvre et grand Joubert, sur mon amie Nane, sur Juliette Récamier qui régna sur son temps. Rêvons sur la Douane de mer, sur Famagouste, dont le nom plein de légendes et de fables m’a toujours fasciné, sur Kokona, mirage écrasé de soleil où j’ai été à la fois si malheureux et si heureux, et que j’ai tant aimé. Rêvons sur nos amours qui furent si belles, sur nos chagrins – plus beaux encore. Rêvons sur notre passé, rêvons sur notre avenir. Ce livre n’a pas d’autre ambition que de sortir un instant le lecteur de lui-même et de le faire rêver.

    http://editionseho.typepad.fr/weblog/2007/05/la_prface_du_li.html