jeudi, 10 décembre 2009
Lu dans la presse aujourd'hui:Faulkner au féminin
Quand il s'agit de se faire photographier pour la promotion de son premier roman, la demoiselle déclare à propos du cliché qu'elle a envoyé à son éditeur : « On dirait que je viens de mordre ma grand-mère et que c'est un des rares plaisirs qui me reste en ce monde. » Mordante, elle l'est certainement, mais sans rage, avec cette espièglerie mutine qui réjouit les vivants et cette cruauté salutaire qui réveille les morts.
Née en 1925 à Savannah, d'une troisième génération d'émigrés irlandais, Flannery O'Connor ne quittera guère la grande ferme familiale d'Andalusia, à Milledgeville. Tandis que sa veuve de mère, une robuste femme de la campagne, y dirige l'élevage des bœufs de la race sainte-gertrude, elle y élève des poules et des paons, ceux-ci pour leur majesté grotesque, celles-là pour leur ridicule attachant, deux traits qui se retrouvent dans presque tous ses personnages. Après deux ou trois heures d'écriture le matin, elle leur donne à manger en essayant de ne pas dégringoler de ses béquilles d'aluminium. Car elle est atteinte d'une maladie auto-immune, le lupus érythémateux, communément appelé « loup rouge », qu'elle hérite de son père et dont elle va subir la dévoration lente durant quatorze ans.
Causticité sans dérision
Elle meurt en 1964, à l'orée de la quarantaine. Mais c'est comme si elle avait su apprivoiser ce grand méchant lupus, à la manière d'un François d'Assise ou d'un Petit Chaperon rouge très retors : «La maladie avant la mort me semble tout à fait recommandée , écrit-elle à une de ses correspondantes, et je pense que ceux qui l'ignorent sont privés d'une des grâces de Dieu.»
Elle précise à propos de la cortisone qui endigue la progression de son mal : «Je dois mon existence et ma joie de vivre aux glandes pituitaires de milliers de cochons quotidiennement égorgés à Chicago. Si les cochons portaient des robes, je ne serais pas digne d'en baiser l'ourlet.» On entrevoit le principe de son humour implacable où la causticité la plus corrosive ne tombe jamais dans la dérision, où la noirceur évite toujours les facilités morbides : il advient avec grâce à partir de la souffrance endurée.
Son œuvre déploie tout un univers truculent et terrible de faux prophètes, de vendeurs de bibles dépravés, de centenaires lubriques, de petits Blancs haineux fascinés par les Noirs, de grosses blondes à jambe de bois, de petites filles qui rêvent d'être dévorées par les lions, comme les premiers martyrs…
Impayable
Elle les dépeint avec une telle force d'évocation et de précision dans le détail bouffon et le rebondissement féroce, qu'en même temps que l'on goûte à la poésie de son style on croit assister à la projection d'un film qui conjuguerait improbablement la drôlerie des frères Coen à la foi d'un Robert Bresson. Son Désaxé, dans Les braves gens ne courent pas les rues, devance et dépasse les meilleures figures de Quentin Tarantino, la profondeur en plus. Son premier livre fut d'ailleurs adapté au cinéma par John Huston (Wise Blood, titre français : Le Malin).
Alors il faut se précipiter sur ce volume que nous offre Gallimard et qui contient ses deux romans, ses trois recueils de nouvelles, ses essais sur la littérature et des extraits de sa correspondance. Pour moins de 30 €, vous avez là de l'impayable et du hors de prix.
«FLANNERY O'CONNOR OEUVRES COMPLÈTES», Gallimard,coll. «Quarto», 1232 p., 29, 90 €.
http://www.lefigaro.fr/livres/2009/12/10/03005-20091210AR...
14:16 Écrit par laura dans Des femmes comme je les aime | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : lu dans la presse aujourd'hui:faulkner au féminin |
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