jeudi, 10 décembre 2009

Lu dans la presse aujourd'hui:Les délices de Capoue

C'est au milieu de ce triomphe que le Carthaginois commit une erreur : au lieu d'aller sur-le-champ prendre Rome apeurée, affaiblie par ce désastre, il songea à donner du repos à ses troupes qui, en effet, venaient de loin. Et quel repos ! Il s'empara de la ville de Capoue afin d'y passer son hiver - car le climat, dans ce premier millénaire à rebours, était encore rude dans la Péninsule. Capoue, au nord de Naples, était alors la ville la plus riche et la plus luxueuse d'Italie, le séjour par excellence de toutes les délices. Les reîtres gaulois, africains, espagnols et numides qui composaient la troupe d'Hannibal se vautrèrent soudain dans le stupre : « Les soldats carthaginois qui avaient résisté à toutes les souffrances, dit Tite-Live, succombèrent sous l'effet des plaisirs et des jouissances. » Le vin, les bains, les courtisanes eurent bien vite raison de leur humeur farouche : « Ils ramollirent leur âme et leur corps. » Capoue, c'était la dolce vita avant l'heure, la folie du farniente ! Il en ressortit, au printemps de 215, une armée alanguie, veule, ayant perdu toute combativité sur les couches molles des festins.

C'est au XVIIe siècle que les délices de Capoue entrèrent dans la phraséologie, symbole des dangers du luxe et du bien jouir. Les moralistes du XIXe en firent grand usage ; le père Lacordaire écrivait : « L'histoire de tous les succès est l'histoire d'Hannibal à Capoue. » Cela mérite réflexion dans le monde où nous vivons : « On s'oublie, on s'endort, on s'enivre ; le poison lent de la mollesse détend tous les ressorts de l'activité ; et l'être, qui n'est rien que par l'activité, se dissout peu à peu dans l'ignominie d'un lâche sommeil. »

Décidément, je n'aurais pas pu raconter tout cela à Patricia - ainsi se nommait par hasard ma voisine de chaise - le récit nous eût entraînés bien au-delà des vers de Brassens dans un débat de société qu'il est préférable de laisser de côté. Nous vivons aujourd'hui dans des conditions matérielles qui feraient paraître bien rudes et grossières les délices de la Capoue d'antan…

Aussi la locution s'est-elle raréfiée : nous n'avons plus rien à envier à ces Latins de grande cuisine.

Alors… joyeux Noël !

http://www.lefigaro.fr/livres/2009/12/10/03005-20091210AR...