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La déception de Venise

 

Le Monde.fr | 05.06.2014 à 17h13 • Mis à jour le 05.06.2014 à 17h13 | Par Roberto Ferrucci (Ecrivain)

 

Giorgio Orsoni, maire de Venise, le 4 juin, la veille de son arrestation.

Giorgio Orsoni, maire de Venise, le 4 juin, la veille de son arrestation. | AFP/MEHDI FEDOUACH

 

Depuis une dizaine de jours, les Italiens qui sont ici, en France, n'y croient pas. Depuis les résultats des élections européennes, tout le monde nous répète : bravo, vous avez de la chance. Hier encore, alors que je parlais avec l'écrivain Jean-Philippe Toussaint, qui m'entend depuis des années énumérer les désastres de la politique italienne, nous avons discuté de cela : l'Italie, contrairement à la France ou la Grande-Bretagne, a vu la victoire d'un parti qui n'est ni populiste, ni xénophobe, ni antieuropéen, un parti réellement démocratique, qui a élu son secrétaire et ses candidats présents sur les listes électorales à la suite de primaires. Une nouveauté absolue et surprenante, dans un pays dévasté par le berlusconisme. Oui, je le reconnais, cela a été une satisfaction inédite, malgré les réserves que l'on peut avoir sur le Parti démocrate et sur Matteo Renzi. Une satisfaction qui, évidemment, ne pouvait pas durer.

Je ne crois pas qu'il soit possible d'imaginer ce qu'un Vénitien comme moi a pu ressentir en recevant mercredi 4 juin un SMS bref mais perturbant. Deux mots seulement : Orsoni arrêté. Giorgio Orsoni est le maire de Venise, appartenant au Parti démocrate, à la tête, depuis 2010, d'un conseil municipal de centre gauche. Arrêté. Un maire pour qui, moi aussi, je m'étais engagé au moment de son élection. Après la surprise et l'espoir que ce soit une blague, la douleur. Une douleur lancinante que je n'aurais jamais cru pouvoir ressentir pour un événement de ce genre. Parce qu'en Italie, ces choses-là sont notre quotidien, on s'y attend. Mais pas à Venise. Venise, c'est la ville de l'imaginaire, de la fantaisie. Ce n'est même pas une ville, Venise, c'est la ville invisible d'Italo Calvino (écrivain, 1923-1985), c'est une idée, c'est la beauté rendue possible, tangible. Et quand on vit dans cette beauté, il est impensable que la corruption puisse exister.

Lire aussi : Scandale à Venise lié à la construction de digues de protection

Éternel recommencement

Comme si cela ne suffisait pas d'avoir de grands bateaux qui souillent les eaux devant Saint-Marc ou l'invasion toujours croissante et chaotique du tourisme de masse. Voilà maintenant ce scandale, lié à Mose, l'immense projet – discutable et discuté – de digues mobiles qui devait sauver Venise mais qui pour le moment n'a fait que détruire la lagune et aujourd'hui, le sens moral et éthique de la ville. Un scandale qu'on redoutait mais pas dans de telles proportions, impliquant le maire, un ancien ministre de Forza Italia, l'adjoint du président régional de ce même parti, un général de la Police financière ainsi qu'une trentaine d'autres personnes. Le jour même de l'inauguration de la Biennale d'architecture, alors que Venise devenait capitale mondiale de la culture. Je n'ai pas réussi à sortir du lit, mercredi matin. L'incrédulité. Et la honte, inévitable, aussi. Parce que le dynamisme et la jeunesse de Renzi ne suffiront pas à balayer les désastres italiens. Il faudra des décennies. Dès que l'aiguille avance, tac, elle revient en arrière. On recommence tout depuis le début, tout redevient comme avant. et puis je me suis dit que non, que même ça, peut-être, faisait partie du changement.

Cela pourrait, en tout cas. Cela pourrait, si les partis comprenaient enfin qu'il est temps de faire le ménage, de le faire seuls, sans attendre toujours l'intervention des juges, même justifiée. Comprendre qu'on ne peut et qu'on ne doit plus confier un projet public (peut-être le plus cher d'Europe, sept milliards d'euros) à un seul commanditaire, le consorzio Venezia Nuova. Oui, je me suis dit : c'est peut-être ça aussi le changement, et alors j'ai trouvé la force de sortir du lit et d'écrire ces lignes. Pour essayer de comprendre, pour me redonner courage, pour répéter à mes amis français que oui, quelque chose semble être en train de changer en Italie, mais qu'il faudra encore du temps, beaucoup de temps, et qu'il y aura encore d'autres coups comme celui-là, plus douloureux que celui-là. Mais que Venise restera quand même Venise, avec sa beauté et sa fantaisie. Même sans le projet Mose, et toute l'horreur qu'il a apportée avec lui.

Traduit de l’italien par Perrine Chambon

Roberto Ferrucci est l’auteur de Ça change quoi (Seuil, 2010) et Sentiments subversifs (Meet, 2010).

 
  • Roberto Ferrucci (Ecrivain)

http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/06/05/la-deception-de-venise_4432943_3232.html?xtmc=scandale_a_venise&xtcr=1

 

 

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