Recueil de poèmes en hommage aux deux auteurs
Apolline Guillot : “Au lieu de discipliner l’attention, on devrait la rendre plus vivante“
L’attention est aujourd’hui perçue comme une « ressource rare ». Il faudrait l’économiser, la rentabiliser, la discipliner. À rebours de cette vision mercantile de l’esprit, Apolline Guillot propose une autre voie : la dispersion. Au lieu de chercher à se concentrer, elle nous suggère, dans son essai Hors de soi (Philosophie magazine Éditeur, 2026), de nous perdre, de nous évaporer, et de butiner… comme un bourdon qui passe de fleur en fleur. Entretien.
Pourquoi avoir écrit un livre sur la dispersion à l’heure où tout le monde cherche au contraire à “canaliser”, à “focaliser” son attention ?
Apolline Guillot : La dispersion est en effet souvent présentée comme un problème à résoudre, tant sur le plan collectif qu’au niveau individuel. Ce « problème » du déficit de notre capacité d’attention est devenu un prétexte pour s’intéresser à la manière de mieux optimiser nos ressources cognitives et attentionnelles. Pour parler de l’attention, on emploie donc aujourd’hui un vocabulaire économique. Par exemple, certains comparent l’attention au pétrole du XXIe siècle. Dire cela, c’est déjà accepter une représentation qui est fausse. L’attention n’est pas une ressource rare. Je pense que l’on ne devrait surtout pas la considérer comme un petit pécule que l’on devrait gérer à la manière d’un « bon père de famille », en l’allouant à tel ou tel objet et en espérant en percevoir des intérêts. Dans ce livre, je me suis demandé à quel point la philosophie pouvait justement aider à sortir de ce paradigme que j’appelle « extractiviste ». C’est de ce constat qu’est venue la volonté de faire un éloge paradoxal de la dispersion.
“Certains comparent l’attention au pétrole du XXIe siècle. Dire cela, c’est déjà accepter une représentation qui est fausse. L’attention n’est pas une ressource rare”
D’où vient cette façon de voir l’attention comme une ressource à faire fructifier ?
Notre représentation de l’attention s’est longtemps fondée sur des définitions religieuses. Il y avait l’âme et le corps, et la partie de l’âme qui était la plus proche de Dieu était celle qui arrivait à se concentrer sans se laisser détourner du droit chemin. L’attention, c’était alors la piété, la capacité à se focaliser sur une petite voix en soi. En philosophie, on valorise cette focalisation sur la part la plus digne de l’homme, celle qui ne se laisse pas recouvrir par le bruit du monde et ses faux-semblants. C’est la pitié chez Rousseau, le devoir moral chez Kant par exemple. L’attention est ici perçue comme une discipline et un effort, semblable à un geste archéologique. Il faut déterrer en soi-même un noyau qui serait à la fois intime et universel. Il y aurait donc d’un côté la pureté de ce noyau, de l’autre, l’éparpillement dangereux qui nous détourne de l’essentiel.
➤ Le livre d’Apolline Guillot Hors de soi. Déjouer la tyrannie de l'attention (Philosophie magazine Éditeur) est actuellement disponible en librairie. Vous pouvez aussi le commander sur notre boutique en ligne !
La volonté individuelle d’être plus attentif à certaines choses est-elle vraiment condamnable ?
Pas forcément. Et d’ailleurs, toutes ces philosophies de l’attention sont passionnantes ! Il y a un désir d’attention et d’ordre qui me semble souhaitable, car il mobilise une forme d’autonomie. On peut avoir envie de se sentir présent à ce qui est important pour soi. On cherche à ordonner sa vie vers des choses désirables, qui comptent. Ce que je critique dans ce livre, c’est quand ce désir d’ordre nous dépossède de nous-mêmes, nous rend hétéronomes. Tout se passe comme si l’on se considérait nous-mêmes comme des animaux dociles, prêts à être matés. Aujourd’hui, c’est ce besoin de discipline, de résolution, qui nous pousse à nous tourner vers des coachs en développement personnel, ou des personnages publics qui traduisent en discours ce besoin d’auto-contrôle de soi.
Votre livre est en effet plutôt à charge contre les coachs en développement personnel et les livres de discipline de soi…
Oui, justement parce que les coachs qui gravitent autour du développement personnel prennent l’humain d’abord comme un animal qui a besoin d’être discipliné par des exercices et des techniques de soi. L’idée, c’est souvent de proposer aux gens une espèce de livret A de l’existence : leur apprendre à investir dans les bonnes habitudes, pour devenir des sortes de rentiers de leur investissement. Je ne compte plus d’ailleurs les gens qui disent qu’ils cherchent à « s’investir » dans leurs relations, leurs amitiés. En réfléchissant ainsi, on ne perd jamais totalement de vue l’utilité. Notre vie intime est elle aussi contaminée par un discours économique. Une telle conception de l’existence est très culpabilisante. On se met à s’inquiéter voire à rejeter tout ce qui n’est pas quantifiable, tout ce qui n’est pas en perpétuelle progression. On adhère profondément à une vision à la fois mercantile et disciplinaire de l’individu. Pour toutes ces raisons, je trouve que le développement personnel est une mauvaise réponse à une excellente question.
➤ À lire aussi : un extrait de Hors de soi. Déjouer la tyrannie de l’attention
Quelle est cette question ?
Je la formulerai ainsi : qu’attendons-nous du monde et de notre vie ? En se concentrant sur la discipline de soi, je pense qu’on déplace une inquiétude, plus métaphysique : celle d’avoir l’impression de déserter petit à petit le monde, d’être absent à soi-même. Cette crispation sur le contrôle de notre attention sert à éviter de se poser des questions profondes concernant le sens de la vie. Qu’est-ce qui nous manque ? De quoi est-ce qu’on souffre ? De quoi avons-nous l’impression d’être dépossédés, orphelins ? Ces interrogations me semblent plus cruciales, plus urgentes que n’importe quelle « astuce de choc pour lire un livre par jour pendant un mois » !
Les “digital detox” (sevrages numériques) et les remèdes pour canaliser l’attention sont-ils totalement vains ?
Pas forcément – j’ai par exemple mis mon smartphone en noir et blanc pour me dissuader de l’utiliser trop souvent. En revanche, de telles techniques me semblent souhaitables seulement si elles ne sont pas suivies de culpabilité en cas d’échec.
“La crispation sur le contrôle de notre attention sert à éviter de se poser des questions profondes concernant le sens de la vie. Qu’est-ce qui nous manque ? De quoi est-ce qu’on souffre ?”
La première partie de votre livre est le journal d’un séjour en solitaire à la campagne. Que vous a apporté cette retraite ? A-t-elle transformé votre rapport à l’attention ?
J’ai fait cette coupure pour explorer l’opposé de la discipline forcée de l’attention : la dispersion. Si je me suis isolée, c’est d’ailleurs parce que j’estime que les relations sociales sont un formidable outil de contrôle de soi. Personnellement, je m’engage auprès des gens par peur d’être seule avec moi-même. Je me suis dit que la manière la plus radicale d’explorer la dispersion de la conscience, c’est de ne pas avoir à garder la face par rapport à quelqu’un, ni à tenir des engagements. Cette longue absence hors de mes chemins habituels m’a permis d’adopter un certain état de conscience, loin du regard d’autrui. Pendant cette période, j’ai arrêté de m’observer. Je m’habillais un peu n’importe comment. J’ai expérimenté une douce disparition de moi-même, en tant que sujet. J’ai ainsi appris que ce n’est pas parce qu’on se disperse que l’on s’effondre, que l’on pouvait être à la fois éparpillé et solide. La présence au monde est attestée par notre capacité à se voir et à se sentir comme un petit morceau de ce même monde.
Pour soigner son attention, il vaut mieux lire que scroller à l’infini sur son téléphone, non ?
Personnellement, je fais les deux ! Et je ne veux surtout pas faire de la lecture un autre outil de discipline de soi, censé devenir rentable, utile. Je ne veux pas non plus en faire un remède, et prôner une « diététique » livresque. En revanche, je trouve que l’acte de lire est passionnant, dans la mesure où il est une expérience de l’indisponibilité : à soi, mais aussi au monde. Quand on lit, on ne peut pas penser à soi-même ni aux autres : sinon, on s’arrête de lire. Je n’idéalise pas la lecture mais j’aime la façon dont elle nous happe. Quand on lit, il n’est pas question de discipline, il se joue plutôt selon moi une certaine érotique, une parade de séduction. On s’amadoue en se cherchant une position qui permette à l’esprit de s’alanguir. Il faut s’habituer au poids du papier, au rythme des chapitres, s’y faire. Et parfois, l’érotique se transforme en orgie qui vire au black-out total ! On s’abandonne totalement.
“Quand on lit, on ne peut pas penser à soi-même ni aux autres : sinon, on s’arrête de lire. Je n’idéalise pas la lecture mais j’aime la façon dont elle nous happe”
La dispersion n’est-elle pas aussi une sorte d’effacement, qui peut, d’un point de vue clinique, se rapprocher de la dépression ? Vous parlez quand même de “tentation du néant”…
Je dirais qu’il s’agit plutôt d’une disparition du sujet. En Occident, on associe cet état de dispersion à un état problématique voire pathologique. Alors que dans certaines civilisations, ce rapport au monde est reconnu comme une forme de sagesse. Dans mon livre, j’ai voulu résister à la tentation de pathologiser la dispersion de l’attention. Au contraire, mon désir est d’en jouir de manière un peu paradoxale !
Donc il faut totalement se laisser aller, relâcher son attention ?
Je défends plutôt un mixte : ce que j’appelle « l’attention vivante », qui est une oscillation entre deux modalités de la conscience. On a d’une part besoin de moments de vraie concentration, pour accomplir des tâches ; mais il nous faut aussi des périodes de pure passivité, où l’on n’a pas forcément besoin de faire de gestes, où l’on se laisse dériver vers ce que j’appelle « un mode mineur ». L’attention doit passer par ces poches d’improductivité, d’énergie « gâchée ». C’est ce qui la rend vivante. On ne peut pas être en permanence dans un état de sur-optimisation de nos capacités. Le principe qui préside à cette modalité de l’attention est l’exploration, non l’économie. Au lieu de discipliner l’attention, je pense que l’on devrait s’atteler à la faire varier, à la rendre plus riche.
“Au lieu de discipliner l’attention, je pense que l’on devrait s’atteler à la faire varier, à la rendre plus riche”
Votre livre regorge d’images et de métaphores empruntées au monde naturel : de la grenouille à la pomme pourrie qui tombe de l’arbre. Si vous deviez choisir une métaphore de cette “attention vivante”, ce serait laquelle ?
Les bourdons. J’adore cette idée de butiner, pour faire son miel. Butiner, c’est être vorace. C’est aller dans ce qui nous nourrit au moment où ça nous nourrit. Et si l’on sent qu’il faut le faire à fond, on le fait à fond. Comme quand on lit un livre qu’on adore toute la nuit, sans arriver à décrocher. On peut aussi découvrir le piano pendant six mois et abandonner. L’idée, c’est qu’il n’y a pas de trajet préexistant, c’est nous qui le créons en fonction de ce qui nous interpelle et nous réveille.
Hors de soi. Déjouer la tyrannie de l’attention, d’Apolline Guillot, vient de paraître chez Philosophie magazine Éditeur. 240 p., 20€, disponible en librairie ou ici sur notre boutique.