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Être journaliste français à Rome réserve parfois une fonction inattendue : celle d’ambassadeur improvisé. Interprète d’une réalité de l’Hexagone que l’on croit limpide, jusqu’au moment où quelqu’un, venu d’ailleurs, vous arrête et demande : « Pouvez-vous m’expliquer ? »
« La condamnation (en première instance) de Marine Le Pen, pouvez-vous m’expliquer ? Je lis qu’Emmanuel Macron cherche à l’éliminer », me demande récemment un religieux asiatique. Francophone, il lit des blogs catholiques d’extrême droite où l’on omet généralement de rappeler que l’Office européen de lutte antifraude avait été saisi dès mars 2015 dans l’affaire des assistants parlementaires du FN, soit deux ans avant l’élection d’Emmanuel Macron.
Quelques jours plus tard, au comptoir d’un café près du Vatican, un prêtre italien m’interroge à son tour, au lendemain d’un tweet de Giorgia Meloni : « Et cette histoire de Quentin Deranque, qu’est-ce que cela veut dire en France ? » Le ton n’est pas polémique. Plutôt une inquiétude diffuse, comme si quelque chose de plus grave se préparait.
Récits dramatisés
À Rome, les informations circulent vite et souvent par fragments. Elles passent par le filtre grossissant des réseaux sociaux, des médias militants, des conversations. Toujours lues au prisme de sensibilités politiques ou ecclésiales déjà constituées. Chacun projette alors sur l’actualité française ses propres grilles de lecture, et parfois ses inquiétudes.
Certains imaginent volontiers un climat de quasi-guerre civile en France, une société au bord de la rupture, une nouvelle révolution ou contre-révolution. Vision largement exagérée, mais révélatrice de la manière dont, dans les milieux ecclésiastiques romains, l’actualité française est souvent reçue à travers des récits dramatisés. Ces regards obligent néanmoins à se décentrer.
Cette semaine, un autre prêtre non européen, théologien, travaillant à la Curie et enseignant dans une université pontificale, m’interpelle lui aussi sur la mort de Quentin Deranque. Il accepte que ses propos soient cités dans cette lettre à condition de rester anonyme et de préciser qu’ils n’engagent en rien le Saint-Siège, qui n’a pas réagi publiquement.
Ce que cette affaire lui a révélé, dit-il, c’est « à quel point la gauche et l’extrême gauche françaises peuvent être promptes à relativiser la mort d’un homme au nom de ses idées ». Mais il ajoute aussitôt que le constat vaut aussi « de l’autre côté ». Les catholiques nationalistes – dont cette affaire lui fait mesurer le poids croissant en France – « mobilisent un christianisme idéologisé pour justifier le rejet de l’étranger, nourrir des discours hostiles aux migrants et légitimer à leur encontre des formes de violence », observe-t-il, évoquant notamment certains épisodes violents survenus ces dernières années à Lyon et dans d’autres villes.
Le personnalisme
Il ne s’agit pas, dans son esprit, de renvoyer dos à dos deux camps, mais de constater un même déplacement : la disparition progressive d’une boussole commune, qu’il a eu l’occasion d’étudier : le personnalisme.
Développé notamment autour du philosophe Emmanuel Mounier (1905-1950) dans les années 1930, le personnalisme plaçait la personne humaine au centre. Il refusait à la fois l’individualisme absolu et la soumission de l’individu à une idéologie ou à un collectif abstrait. Dans cette perspective, aucune cause – politique, sociale ou religieuse – ne pouvait justifier que la dignité concrète d’une personne passe au second plan. Cette pensée a profondément marqué le catholicisme social français et, plus largement, une partie de la culture politique française et européenne d’après-guerre, allant du centre-droit au centre-gauche. Sans oublier l’impact qu’il a eu sur la pensée du pape Jean-Paul II.
Or c’est précisément cette boussole qui semble s’effacer : dans les débats contemporains, la personne réelle disparaît souvent derrière les identités de camp, regrette le théologien. À la fin de notre discussion, la question tombe presque simplement, comme une conclusion ouverte : « Reste-t-il des personnalistes en France ? »
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