mardi, 08 juillet 2008

La photo d'un légionnaire mort

Une de mes nouvelles évoquée dans le Hors-série spécial du Prix Annie Ernaux 2007 auquel j'ai participé:

http://www.signets.org/ernaux-2008/signet-special.pdf

C'est page 13!!!

Et voilà la nouvelle:


 

Cette photo de Robert trônait  sur le buffet de Pauline, la grand-mère de Cannelle. Il était mort depuis trente ans et Cannelle ne l’avait pas connu. Mais Pauline lui en parlait tellement qu’elle avait l’impression de le connaître. Et tel qu’elle le connaissait, elle l’aimait. Un jour, elle fit faire un double de la photo pour en avoir une à elle. C’était un absent très présent, si présent, trop présent peut-être pour un mort qui faisait beaucoup d’ombre aux vivants. En plus, il était si beau avec un quelque chose de son père quand il était jeune. La photo de son grand-père que Cannelle adore, celle où il est sur sa moto. Ce n’était pas si courant à l’époque les motos. Sur cette moto, Alexis, son grand-père accrochait un side-car(pas si courant que ça non plus). Pauline y était monté et avait eu très peur. Alexis avait été ouvrier, maquisard, résistant, boxeur…Et son fils, Robert avait aussi hérité de ce caractère fort. De sa mère, il a sûrement pris quelque chose aussi  alors qu’elle, jeune fille tombée enceinte à seize ans avait voulu se débarrasser de lui. Alexis l’avait sauvé de justesse de la noyade. Après avoir assumé ses responsabilités en épousant Violette, la jeune mère, il divorça (encore un événement pas si fréquent que ça…. A cette époque) et s’occupa quelques temps seul de son fils. Il travaillait dur mais se détendait en allant danser en fin de semaine. C’est dans un bal qu’il rencontra Pauline.

(Elle avait d’ailleurs  péniblement appris à se petite- fille Cannelle quelques pas de danse.) Le coup de foudre entre Alexis et Pauline fut immédiat et la jeune bretonne (exilée pour cause de pauvreté) aux cheveux roux  et aux tâches de rousseur avait elle aussi un sacré caractère car se mettre en ménage avec un homme divorcé et un enfant d’un an, c’était encore plus mal perçu que tout ce qui a pu être évoqué jusqu’à présent.

Pauline aima aussi immédiatement Robert et s’en occupa comme une mère. Le couple se maria, continua à travailler dur et à danser. Puis vint la Deuxième Guerre Mondiale, l’Occupation allemande, l’appel de Robert par le STO et sa prise de maquis, son entrée dans la Résistance. Pauline se retrouva seule avec Robert sous les bombardements, entre les queues pour avoir à manger et le couvre-feu, l’Exode avec beaucoup d’autres français sur les routes, des images d’horreur de corps déchiquetés par les bombes. Pauline partit avec Robert sur son vélo et quelques affaires vers un lieu plus sûr en attendant la fin de la  guerre. La Libération ramène Alexis à la maison ; c’est la liesse à la maison et en France. Ce sont les jugements hâtifs de l’Epuration, les femmes tondues, les coupables brûlés dans la rue. Une épreuve plus personnelle s’abattit sur Pauline et Alexis.

Robert avait grandi, était devenu un adolescent et voulait revoir sa mère naturelle. Celle-ci était justement réapparu et voulait se racheter auprès de son fils. Malheureusement pour Robert, ces retrouvailles furent un échec. Pauline, elle, oublia vite la fugue pour lui ouvrir les bras et le consoler. Robert était un bon élève mais un garçon difficile.

A quatorze ans, il rentra comme apprenti dans un atelier de soudure. Il était travailleur mais avait une nature fantasque. Il aimait les femmes et elle lui rendait bien, appréciant sa beauté, son élégance et son côté un peu voyou. D’ailleurs, ce ne fut bientôt pas seulement une apparence. Robert se mit à fréquenter des voyous et des prostituées. Alexis pensait qu’il fallait que jeunesse se fasse, qu’il avait bien raison d’en profiter. Lui n’avait pas pas pu trop le faire, se rattrapait un peu en papillonnant à droite et à gauche mais il était secrètement un peu jaloux de son fils. Pauline s’inquiétait des fréquentations de son fils et recevait avec bienveillance les doléances de la petite amie de Robert, Murielle. Cette dernière, très amoureuse mais blessée dans son orgueil le quitta. Robert était désespéré mais fier ; ne voulant pas reconnaître ses torts, il monta dans la hiérarchie des voyous. Alexis n’était plus si fier et tenta de le ramener à la raison, d’autant plus qu’on avait appris entre temps que Murielle était enceinte. Robert, orphelin d’une mère qui avait voulu le tuer, pleura en apprenant la nouvelle. Il avait assez fait la noce. Il était temps de se ranger, de donner à cet enfant ce qu’il n’avait pas eu au départ. Alors il épousa Murielle (qu’il aimait d’ailleurs), fit tout pour que ça marche avec elle et surtout s’occupa très bien de Fanny, sa petite fille. Mais il fut vite repris par ces anciens démons. Les bars, les filles, les petits coups jusqu’un soir il fut pris dans une rafle de prostituées, emporté dans le panier à salades et finalement  mis en prison.  Son père (qui était assez connu en ville) vint le chercher tout en rigolant avec les policiers :

« Vous avez fait comme lui, mais vous êtes moins con que lui, vous ne vous êtes pas fait prendre. » Robert était mortifié. Et ce fut encore pire quand il se retrouva seul avec son père qui le renia quasiment tout en lui disant que sa femme lui avait pardonné et l’attendait. Alors Robert réessaya sincèrement mais il ne tenait pas en place. Un soir, dans un bar, il fut abordé par un recruteur de légionnaires. Ivre, Robert signa  pour 5 ans.

Il renonçait à son nom, à sa famille pour  une vie d’aventures et à ce moment-là une vie de guerre puisque sa troupe partait le lendemain pour l’Algérie. Le lendemain, au réveil, dégrisé, il se dit furtivement qu’il avait fait une erreur, pensa à sa femme et à sa fille mais que leur apportait-il ? Alors il fit la guerre et lorsqu’il rentra, sa tête était rempli de cris, de bruits de fusils, de bombardements.La photo sur le buffet de Pauline date de cette époque ; l’uniforme lui allait si bien. Sa femme avait obtenu le divorce en son absence et son père l’avait définitivement renié. Seule sa mère continuait à croire en lui et lui parla d’un travail chez un client(Pauline et Alexis tenait un commerce) qui faisait de la soudure. Il se présenta, fut embauché grâce à la réputation de ses parents et à son statut de héros de la guerre d’Algérie. Mais il ne sentait pas un héros lorsque la nuit, il était réveillé par les hurlements des enfants massacrés et des femmes violées. Lui-même n’avait tué que des combattants comme lui mais c’était déjà bien trop. Alors il se remit à boire pour ne plus entendre.

Pour oublier que sa femme ne voulait pas le laisser voir sa fille. Que son père ne voulait plus le voir. Un soir, il fut de nouveau arrêté. Il prévint sa mère qui pleurait chaque jour d’impuissance. Mais Alexis défendit à sa femme d’aller le voir en prison. Il fut finalement relâchémais sans travail, ni raisons de se battre, il partit à la dérive. Une nuit,il fut pris dans une rixe et affaibli par les nuits sans sommeil et l’alcool, mortellement touché. Il agonisa lentement en serrant une photo de sa fille sur son cœur. Le surlendemain, les gendarmes vinrent prévenir ses parents. Cannelle toute jeune alla à l’enterrement avec la famille. Par la suite, elle écouta religieusement sa grand-mère parler de ce légionnaire en photo.

En attendant la publication de mon roman de Cannelle, cf. mes 3 livres présentés ci-dessus.

Voir aussi mon poème, "Mon légionnaire":

http://www.lauravanel-coytte.com/archive/2006/09/28/mon-p...

09:11 Écrit par laura dans PAYSAGES DE CANNELLE. NOUVELLES | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : littérature, cannelle | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook |

Commentaires

C'est un peu compliqué cette famille mais ce n'est pas cela l'important, c'est que tu sois remarquée par ton roman.

Écrit par : elisabeth | mardi, 08 juillet 2008

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Merci Elisabeth.
Toutes les affaires de famille ne sont-elles pas compliquées?

Écrit par : LAURA | mardi, 08 juillet 2008

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J'ai eu du mal à mettre des commentaires sur mon blog et le tien vers midi. C'était bloqué. Je reviens donc pour dire que :
dans certaines familles les choses sont compliquées, plus que dans d'autres. Mais c'est la vie ! Et cela a toujours été quelles que soient les époques.

Écrit par : elisabeth | mardi, 08 juillet 2008

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Si la famille (et la vie) était simple, je crois qu'il n'y aurait pas beaucoup de livres...

Écrit par : LAURA | mardi, 08 juillet 2008

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Très touchée car mon père était légionnaire. Enrôlé dans la légion étrangère française pour échapper aux prisons franquistes, il a servi en Algérie avant la guerre et il a fait la guerre d'Indochine où il a été blessé au mollet, médaillé, rapatrié en France, à Paris. C'est là qu'il a renconté ma mère. Il était un peu délinquant avant cela (il faisait du marché noir dans cette Espagne ravagée par la guerre civile), la légion a sauvé beaucoup de délinquants et même quelques criminels. J'avais mis une photo de lui en légionnaire sur mon ancien blog, dans une note où je parlais de lui. Mon père est décédé il y a longtemps.

Écrit par : enriqueta | mercredi, 09 juillet 2008

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Ton histoire est très intéressante, mais je me suis un peu emmêlé les pinceaux avec tous ces prénoms au début.

Écrit par : enriqueta | mercredi, 09 juillet 2008

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Merci Enriqueta de partager tes souvenirs avec moi; contente que mon histoire t'ait plu.

Écrit par : LAURA | mercredi, 09 juillet 2008

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