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Introduction à la lecture de l'oeuvre d'Yves Bonnefoy

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Autres essais sur Yves Bonnefoy :

   

 

 

 

Yves Bonnefoy partage avec Philippe Jaccottet et d'autres poètes de la même génération le souci de ne pas se laisser leurrer par les jeux ou les facilités du langage, par le désir de l'infini, par tout ce qui relève du magique ou de l'angélique dans les discours sur la poésie, tels qu’ils demeurent plus ou moins tributaires d'une mythologie romantique de l'acte créateur. 

Il résiste à tout ce qui conduit à l'absolutisation du poétique et donc à sa constitution en univers séparé du réel, autosuffisant ou autarcique.

Mais il n’entend pas non plus occulter le désir d'images, l'appétit du chimérique, le besoin d'absolu, de plénitude : cela même qui est l'enjeu de l'expérience poétique

Son effort sera donc de définir une juste posture qui tienne compte des aspects contradictoires de l'expérience humaine, qui réponde au propre partage de sa personnalité qu'il dit lui-même prise "entre une sorte de matérialisme inné" et "un souci inné de la transcendance" (Arc, 86), qui soit apte à assumer la contradiction qui est "la fatalité du réel"

 

D’où un rapport aigu entre poésie et réflexion. Le poète prend appui à la fois sur l'expérience, l'écriture poétique, la lecture critique, la traduction, et l'étude des oeuvres appartenant à d'autres arts. L’on peut, à ce propos, observer le caractère très "cultivé" de ce poète, la richesse et la variété de ses références.

Sa recherche le conduit à privilégier une expérience dialectique de la poésie: elle oeuvre à un  dépassement critique de l'opposition entre le réel et le rêve, au profit d'une sorte de "compassion" (ce mot est dans la leçon inaugurale donnée au Collège de France), ou même d'amour (« amour réalisé du désir demeuré désir », pour reprendre la formule de René Char). 

L’expérience poétique tient lieu d’exercice spirituel : la poésie, au lieu de fuir vers la chimère, voudrait se proposer comme une initiation à la réalité même. Jean Starobinski a ainsi pu définir cette poésie comme une "eschatologie athée" (Arc, 8).

 

Yves Bonnefoy

identifie la poésie à l'espoir. Dès "l'acte et le lieu de la poésie" (1958), il affirme cette identification qui reviendra ensuite souvent : "Il faut, autrement dit, réinventer un espoir. Dans l'espace secret de notre approche de l'être, je ne crois pas que soit de poésie vraie qui ne cherche aujourd'hui, et ne veuille chercher jusqu'au dernier souffle, à fonder un nouvel espoir."

Dans l’Improbable, il parle d’elle comme d’une "intention de salut" (Improbable, 250)

Il s’agit de rapatrier dans "l'acte pur de la poésie" tout ce qui donna lieu à la construction de systèmes de croyances : le mythologique, le religieux.

 

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A. Breton

Dégagement du surréalisme

 

Max Ernst

 

 

 

 

1. Influence

 

Durant son adolescence, Yves Bonnefoy rencontra la poésie à travers le surréalisme (Arc 85). A Paris, après guerre, il se lie d’amitié avec Brauner, rencontre Breton, fonde une revue violemment surréaliste, mais reste à distance du groupe.

Le surréalisme, à ses yeux, participe d’une colère contre l'apparence, une dénonciation de la réalité : on commence par se défaire du monde pour accéder au soulèvement de la parole. Adhère donc au surréalisme celui "qui associait instinctivement l'idée de la poésie à une intensification de la conscience et de la parole" (Arc 85)

Dans certains tableaux ou collages, comme La Semaine de bonté de Max Ernst, Yves Bonnefoy poursuit cette expérience de la défaillance du sens et du vertige métaphysique. Et c’est là, aussi bien, l'expérience surréaliste du langage : celle du vertige de la langue. Dans sa "leçon inaugurale au Collège de France", Bonnefoy écrit ceci :

 

"Et cet excès des mots sur le sens, ce fut bien ce qui m'attira, pour ma part, quand je vins à la poésie, dans les rets de l'écriture surréaliste. Quel appel, comme d'un ciel inconnu, dans ces grappes de tropes inachevables! Quelle énergie, semblait-il, dans ces bouillonnements imprévus de la profondeur du langage! Mais, passée la première fascination, je n'eus pas de joie à ces mots qu'on disait libres. J'avais dans mon regard une autre évidence, nourrie par d'autres poètes, celle de l'eau qui coule, du feu qui brûle sans hâte, de l'exister quotidien, du temps et du hasard qui en sont la seule substance; et il me sembla assez vite que les transgressions de l'automatisme étaient moins la surréalité souhaitable, au-delà des réalismes trop en surface de la pensée contrôlée, aux signifiés gardés fixes, qu'une paresse à poser la question du moi, dont la virtualité la plus riche est peut-être la vie comme on l'assume jour après jour, sans chimère, parmi les choses du simple. Qu'est-ce, après tout, que la langue, même bouleversée de mille façons, auprès de la perception que l'on peut avoir, directement, mystérieusement, du remuement du feuillage sur le ciel ou du bruit du fruit qui tombe dans l'herbe?" (Entretiens, p.187).

 

Outre la véhémence de « détruire », Bonnefoy retiendra donc surtout du surréalisme le sens de la trouvaille et de la coïncidence : le goût (salué chez Breton) des objets de rencontre et des chemins traversiers qui coupent mystérieusement nos trajectoires ordinaires. Il a apprécié dans la poétique surréaliste qu'elle fût "suprêmement attentive", mais il a opéré un recentrement de cette attention sur le réel, sans mythification.

 

2. Éloignement 

 

Ce que Bonnefoy en effet refuse du surréalisme, c’est qu’il idéalise l'objet et qu’il tende à substituer la chimère poétique à la réalité même. Il refuse aussi bien l'exaltation du moi, le vertige, la dépossession, le dérèglement (Ainsi l'intéresse en premier lieu chez Rimbaud une sortie du surréel, un retour à la réalité rugueuse).

 

Yves Bonnefoy

refuse l’installation dans le rêve, un "occultisme" du surréalisme qui bientôt lui est apparu : "je m'imaginais que le surréalisme était tout le contraire d'un occultisme, autrement dit qu'il ne tendait qu'à révéler les richesses du monde qui tombe sous les sens, et de la vie possible en son sein, sans croire à des puissances cachées." (Arc, 86)

 

Il rejette ce qu'il appelle "la mauvaise présence" et qui consiste à troquer ce qui est contre ce qui n'est pas et à s'abandonner à "du religieux de travers", ce qui, pour lui, consiste à survaloriser indûment tel ou tel objet au détriment des autres (gnosticisme) (cf Arc 89). ("L'attitude gnostique, autrement dit, c'est de substituer à tout, et à autrui en particulier, une image qu'on tient pour le seul réel" . Et Yves Bonnefoy ajoute qu'il y a risque de gnose dès qu'il y a écriture (Arc 90).

 

3. L'itinéraire des "Poèmes" 

 

D'abord une période de relatif raidissement critique (Douve, Hier régnant désert) puis une période de consentement, d'acceptation (Pierre écrite, Dans le leurre du seuil) : de l'une à l'autre de ces deux "époques", la parole tend à se simplifier.

Comme l'observait John J. Jackson (Sud, 69), "dans la première grande période de cette oeuvre, on sent l'effort pour détruire, pour répandre le sang dans les Orangeries, pour brûler, en bref, le monde-image qui voile notre finitude". Douve est en effet le moment critique de l'image, moment de sa consumation qui conduit jusqu'au règne du désert. Yves Bonnefoy conçoit essentiellement la poésie comme une "crise pure et violente" à cette époque : "Je voudrais que la poésie soit d'abord une incessante bataille, un théâtre où l'être et l'essence, la forme et le non-formel se combattront durement." (L'acte et le lieu).

 

"Pierre écrite" marque une étape nouvelle : "Nous ne voyons plus dans la même lumière" en affirmant une union nouvelle entre le rêve et l'évidence. Cette étape a été préparée, semble-t-il, par le poème "Dévotion" (daté de 1959) et qui marque une sorte de tournant vers une position de conciliation ou d'acquiescement.

 

Sous la plume d’ Yves Bonnefoy , on n’observe guère de clôture des textes sur eux-mêmes, mais plutôt les étapes d'un cheminement. Le poète déclare à ce propos : "Je n'écris pas de poèmes, s'il faut entendre par ce mot un ouvrage bien délimité, autonome (...) ce que j'écris ce sont les ensembles dont chacun de ces textes n'est qu'un fragment" (Entretiens, 19). Ce qui importe, c'est bien l'expérience qui est faite du poétique, dans sa relation étroite avec la maturation de la pensée du sujet lui-même.

 

 

 

 

 

 

 

Cette poésie est en quête de la présence : un sens qui se reforme dans les choses simples. Présent dès 1958, le mot "présence" termine l'essai sur "l'acte et le lieu de la poésie" (où se trouvent aussi des expressions clés comme "vrai lieu" et "vérité de parole").

 

1. Critique du concept

 

Le concept est la notion pure, coupée de la réalité : il porte le langage au comble de son pouvoir d'abstraction. Yves Bonnefoy récuse le concept, en temps qu'intelligibilité séparée des choses, abstraction étrangère au sensible, à l'humain : le concept fige le langage : "il y a un mensonge du concept en général , qui donne à la pensée pour quitter la maison des choses le vaste pouvoir des mots" (Les Tombeaux de Ravenne, 22)

 

Son « Anti-platonisme » conduit le poète à ne pas chercher l'être au-delà du sensible, en se dégageant de lui, mais dans l'apparence même. Tel est l’énoncé majeur de l'"Anti-Platon" : "il s'agit bien de cet objet", car les "choses d'ici" pèsent "plus lourd dans la tête de l'homme que les parfaites Idées".

 

Yves Bonnefoy

renverse donc la position idéaliste qui conçoit l'apparence comme coupable de notre impossible appréhension de l'être : c'est, pour lui, l'idée, le concept qui barre le chemin et masque le visage de l'être.

De sorte qu’au langage pétrifié du concept il va opposer un certain flottement de la parole poétique dans le voisinage de l'innommable. Dans son étude sur Arthur Rimbaud, il écrit : "il suffira que les mots refusent la persuasion du concept; qu'ils se retiennent de servir, qu'ils déçoivent l'esprit d'observation naturelle pour rester autant que possible dans la lumière de l'innommé" (p.66)

 

D'où la relative difficulté de maints poèmes d'Yves Bonnefoy : son univers est parfois difficile à appréhender en ce que le poème brouille ses propres contours ; il est une parole ambiguë, qui efface la limite, qui refuse de trop cerner l'objet, qui déjoue la séparation entre les choses au profit du rétablissement d'un ensemble de correspondances.

 

2. L'exemple de Douve

 

Douve, par exemple, est un mot, un nom, qui déjoue le concept : un nom qui résiste à la tentation de l'identité en même temps qu'il la formule. Douve ne se laisse pas identifier ou résoudre. Elle se caractérise par une pluralité de possibles, c'est une créature multiforme, virtuelle : personnage féminin, fossé d'eau dormante, rivière souterraine, lande résineuse, village de braise, "lente falaise d'ombre", elle est un lieu-femme qui représente à la fois l'infigurable et le travail même (miroitement) de la figuration : elle est le poème à l'oeuvre. Elle est proprement (modernement) cela qui n'existe que dans/par le langage et à l'intérieur du langage par l'écriture poétique. Elle désigne et concentre la quête dramatisée de la présence : en constante métamorphose et suscitant la parole. En cette sorte de « gaste pays », la pauvreté élémentaire est corrigée par la surabondance des dénominations possibles. Douve est ainsi le territoire d'une épreuve initiatique, au sens propre d'une ordalie ("épreuve judiciaire par les éléments naturels », jugement de Dieu par l'eau, le feu).

De même, dans Les tombeaux de Ravenne, le feuillage empêche les tombes de révéler brutalement le néant, mais les anime "d'une vie subtile qui se fait dans le marbre par frémissement". On aboutit ainsi à cette union qui définit également Douve et qui sert de modèle à l'écriture poétique : "conjonction de la pureté d'une eau et de la fluidité d'une parure, d'une immobilité solennelle et de secrets mouvements, inexplicablement la pire angoisse s'y calme."

 

3. Évoquer la présence

 

Présence est le mot clef de la poétique et de la pensée d’Yves Bonnefoy. Ainsi a-t-il titré sa leçon inaugurale au Collège de France : "la présence et l'image ». Recherchée dans une géographie, la présence est une posture existentielle. Ce mot se présente comme une possibilité de synthèse entre réel et surréel. La présence, en effet, n’est autre que de l'immortalité sentie au coeur même de la finitude : elle est à la fois mouvement et immobilité, ce qui transit le sujet et ce qui met en valeur sa transitivité

"La terre est, le mot présence a un sens " (AP, 149)

"Voici le monde sensible. Il faut que la parole, ce sixième et ce plus fort sens, se porte à sa rencontre et en déchiffre les signes. Pour moi, je n'ai de goût qu'en cette tâche."

Écrire de la poésie, c’est pour Yves Bonnefoy "rendre le monde au visage de sa présence" (Entretiens, 58).

 

Cette présence est reconquise auprès de la mort, dans la pensée ou dans l’ombre de la mort : "La vraie poésie, celle qui est recommencement, celle qui ranime, naît au plus près de la mort." (AR), et, dans Douve, : "Il te faudra franchir la mort pour que tu vives / La plus pure présence est un sang répandu."

La mort doit être reconnue, acceptée pour que la présence soit possible. Yves Bonnefoy critique dans le système "l'achèvement d'une digue contre la mort". Par l'expérience de la poésie cette digue s'effondre, la mort est rencontrée, visitée (Orphée, Blanchot), et à la place de cette digue s'ouvre le fossé de Douve, lieu obscur mais qui miroite et associe la liquidité à la pierre, clair-obscur d'une condition…

 

Douve ainsi se présente comme une double traversée du désir et de la mort : une espèce de fable qui serait l'histoire même du langage aux prises avec le monde.

L'épigraphe de Douve le confirme : nous ne pouvons retrouver notre réalité d'être humain que si nous acceptons notre finitude. Nous devons nous penser à l'intérieur de la mort : c'est parce que nous pouvons nous penser dans la perte que nous pouvons aussi nous penser dans la plénitude de l'instant. Nous ne pouvons être présents aux choses que si nous avons accepté de les perdre.

 

A ce propos, on peut être frappé par l’absence de toute nostalgie dans la poésie d’ Yves Bonnefoy où ne se rencontre pas de topos élégiaque du "ubi sunt". L'effort de prise de conscience travaille à apaiser "les feux du monde enfantin". Le poète résiste à la nostalgie de la magie du verbe. Sur le plan esthétique, cela conduit à une poésie qui refuse l'utilisation du concept et qui s'éloigne de l'image : elle refuse ce double abri de la permanence idéale et du merveilleux utopique.

 

4. Le vrai lieu

 

Comme le souligne Jean Starobinski (Arc, 5), "la démarche ontologique de Bonnefoy est donc inséparable d'une inscription géographique, au sens le plus large du terme ». Le pays est le contraire du concept.

 

Comme en témoigne la première phrase de l'Arrière pays, le vrai lieu se situe à l’improbable et chimérique intersection du réel et de l'irréel, de l'ici et de l'ailleurs, du relatif et de l'absolu : il constitue une expérience du sens au sein même de la contingence, un point de contact entre le concept et le réel, un seuil, une expérience de l'entrouverture, un espace et un instant qui font seuil…

Ce moment et cet endroit où saisit la présence relie "un site localisé et un absolu" (Starobinski, Arc, 5) : il affirme que l'absolu ne peut être saisi que dans l'ici-bas :

"L'universel est en chaque lieu dans le regard qu'on en prend, l'usage qu'on en peut faire"

 

Le rêve ou le voeu d'Yves Bonnefoy, tel qu'il l'exprime dans l'Arrière-Pays, est donc de "vivre dans l'intensité d'un lieu particulier, d'un moment précis" (Jackson, Sud, 72) en lieu et place de l'ailleurs naguère convoité.

 

 

 

Le poète se doit d’accepter les paradoxes de la parole : "parlant, on perd l'unité qui est le seul lieu où vivre", et "dessinant, peignant, écrivant, on contraint l'être, puissance désormais incomprise, à claudiquer de plus belle sur les béquilles du signe" (Le Nuage rouge, 323). D'une part, l'écriture nous retire du/le monde, d'autre part "l'écriture pourra se révéler le creuset où, par une dialectique de l'exister et du livre -l'action et le rêve réconciliés! - la présence va, non seulement advenir, mais approfondir son rapport à soi." (Le Nuage rouge, 280)

 

1. Excarnation et incarnation

 

Le point de vue du langage sur le monde est celui de l'interprétation, de la pensée ; il se montre aveugle aux échanges sensibles avec le monde. Ainsi, comme Yves Bonnefoy y insiste, le mot "arbre" sépare, alors que l'arbre réel est pris dans un "donné d'ensemble" qui est le paysage…

 

Il incombe à la parole poétique de sauvegarder cette entrappartenance, de ressaisir cette configuration vivante, et d'être, en quelque sorte, la mémoire du paysage. ( Yves Bonnefoy développe ce thème notamment dans son étude sur la poétique de Nerval dans La vérité de parole)

Il oppose la vérité de parole à la parole de vérité : comment l'être parlant peut-il sauvegarder (jusque dans la parole) "quelque chose du mode d'être de l'origine"?

 

"De tout dieu qui vient rassembler, on peut dire qu'il est la Parole" (NR, 251).

"La vérité de parole est une proximité. Quand les réalités essentielles sont transparentes d'être si clairement le seuil du vrai lieu, et d'autant plus opaques pourtant, d'autant plus étranges qu'elles en dérobent toujours, par le hasard de leur dispersion, le pas prochain mais secret." (L’Acte et le lieu de la poésie)

 

2. Critique de l'image

 

D'abord rencontrée avec enthousiasme chez les surréalistes (Arc 85), l’image n’est pas déniée mais critiquée, analysée par Yves Bonnefoy. Ce sont ses rapports avec les éléments du monde sensible, la matière qui la sauvent. Ainsi qu’il l’écrit dans sa Leçon inaugurale au Collège de France : "J'appellerai image cette impression de réalité enfin pleinement incarnée qui nous vient, paradoxalement, de mots détournés de l'incarnation." (Entretiens, 191).

 

Illusoirement, les images donnent à croire que l'infini est notre vraie patrie : "toute image est une particularité qui se crispe, par peur de la finitude". Ou : "Que de dualismes nocifs, entre un ici dévalorisé et un ailleurs réputé le bien, que de gnoses impraticables, que de mots d'ordre insensés ont été répandus ainsi par le génie mélancolique de l'Image, depuis les premiers jours de notre Occident, lequel réinventa la folie, sinon l'amour!"

La présence risque de s'éteindre dans l'image qui substitue la duplicité à l'unicité: "La vérité de parole, je l'ai dite sans hésiter la guerre contre l'image -le monde-image-, pour la présence."

 

Et pourtant, Yves Bonnefoy en convient, la poésie ne peut totalement se passer de l'image. Après en avoir développé précisément la critique, il finit par disculper celle-ci, en qui il reconnaît une forme naturelle du désir. Il la réintègre au vivant, après avoir apprécié son danger. Il affirme que le puissant amour de la présence qui conduit à composer des poèmes doit aussi savoir aimer "ce premier réseau de naïvetés, de chimères, en quoi s'était empiégée la volonté de présence.

Le travail du poète consiste dès lors à relativiser puis requalifier l'image, de même qu'il implique aussi bien un amour de la langue qu'un soupçon à son endroit. Écrire, c'est connaître la finitude, prendre la mesure des tromperies du langage, apprendre à distinguer entre le possible et l'impossible, mais c'est aussi "expérimenter l'impossible" et donc recommencer sans fin à espérer...

 

3. Le privilège de la voix

 

S’il s'agit d'"évoquer" la présence, la voix a valeur d’appel : elle vaut par ce à quoi elle conduit plus que par l'objet poème qui se refermerait sur soi.

Jean Starobinski souligne les marques d’énonciation personnelle (Arc 3) dans la poésie d’ Yves Bonnefoy , tout en précisant que ce ne sont pas celles d’un je "lyrique" qui parle de soi. Sous la plume d’ Yves Bonnefoy , le pronom « je » est au contraire le lieu d'une responsabilité éthique :

"je ne prétends que nommer"

 

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