En matière de prédictions, Meta n’en est pas à son premier essai. Avant TRIBE v2, le géant de la tech avait présenté en 2025 TRIBE v1 dont l’efficacité, déjà, impressionnait en dépit de son petit échantillon d’entraînement – quatre participants. Avec la v2, on change entièrement d’échelle : le modèle s’est nourri de 500 heures d’enregistrements IRM mesurant, en réaction à des stimuli visuels et sonores, la réponse dans 70 000 zones cérébrales de pas moins de 7 000 participants. Les résultats sont parlants : Meta évoque une précision prédictive multipliée par deux ou trois. Surtout, contrairement à la première version du programme, cette nouvelle mouture est capable de “généralisation zero shot” : l’IA n’est pas seulement capable d’anticiper correctement la réponse cérébrale des individus sur lesquels elle a été entraînée, mais d’individus totalement “inconnus”.
Meta fait valoir l’intérêt de l’avancée pour la recherche en neurosciences. Difficile de ne pas supposer des intérêts moins nobles, de la part d’une entreprise qui se nourrit de la viralité des contenus diffusés sur ses plateformes numériques. La méga-firme de Mark Zuckerberg a désormais entre les mains un inquiétant outil marketing pour maintenir l’internaute dans ses rets, pour faire surgir dans son feed la vidéo qui le fera à coup sûr rester, bref, pour accroître redoutablement le degré d’addiction à son écosystème. Que l’on juge la notion pertinente ou non, les penseurs du technoféodalisme montrent bien comment l’enjeu, pour les nouveaux seigneurs de la tech, est de fixer, comme les serfs d’autrefois à la terre, les utilisateurs à leur fief digital.
Le danger est patent. Il y va, s’il m’est permis de reprendre d’autres notions émergentes, d’un enjeu de “souveraineté affective” et de “liberté cognitive”. Pour autant, si je suis parfaitement honnête, je dirais que, de ce péril que je conçois intellectuellement, je n’éprouve pas l’urgence dans ma chair. Je ne me sens pas particulièrement accro aux réseaux sociaux. Je les utilise, et il m’arrive, tard le soir, de m’abîmer dans la spirale sans fond du doom scrolling. Mais je n’ai pas vraiment de problème à lâcher mon téléphone, à le laisser déchargé dans un coin pendant 24 heures. Peut-être suis-je un peu naïf ? Peut-être surestimé-je ma capacité de résistance aux séductions algorithmiques ? Le drogué n’est pas toujours le mieux placé pour constater sa dépendance. Pour autant, je ne me sens pas, face aux réseaux sociaux, dans cet état de déni que j’ai pu ressentir lorsque je m’aventurais un peu trop loin sur la pente glissante d’autres addictions.
Je crois qu’au fond, je suis surtout épargné grâce au caractère de blasé que j’ai développé au fil des années. C’est ce mot qu’utilise le sociologue allemand Georg Simmel pour décrire l’ethos du citadin de la grande ville moderne face aux “stimulations nerveuses qui changent sans cesse” de l’univers urbain. “Le caractère blasé [est une] mesure d’auto-conservation”, un mécanisme de protection contre l’afflux constant, frénétique, de bruits, d’images, d’odeurs, etc. Le blasé se barricade contre l’assaut sensoriel et se mure dans une forme d’“intellectualité”. Le risque, pointé du doigt par Simmel, est évidemment celui de s’enfermer dans une forme d’indifférence insensible au monde. Il me semble cependant que l’attitude blasée consiste moins à refuser en bloc d’être affecté qu’à chercher tant bien que mal, en à mettant distance la rhapsodie sensorielle, à discriminer ce par quoi il se laissera affecter dans une marée débridée de stimuli immédiats.
C’est, me semble-t-il, cette attitude que j’ai face aux à l’hypersollicitation numérique comme face à l’effervescence urbaine. Je choisis mes enthousiasmes. La maîtrise de ses émotions – pour des raisons éminemment compréhensibles – n’a pas bonne presse aujourd’hui. N’est-elle pas, pourtant, une discipline précieuse face à des dispositifs qui entendent provoquer, avec toujours davantage d’efficacité, notre émotivité pour mieux nous aliéner (puisqu’il n’y a pas d’autre mot pour décrire cet état d’arrachement à soi qui compromet tout recueillement) ? Le nom même du nouveau modèle de Meta, TRIBE (“tribu”), semble suggérer la volonté de transformer les communautés humaines en un troupeau impulsif voué à l’inhérence réactive. Il n’est pas question de faire porter sur les individus la charge de se défendre : des mesures politiques, aussi, sont assurément nécessaires. Mais en attendant, il faut bien trouver des formes de résistance.