La première vague a déferlé un lundi. Le lundi 1er avril 2024 exactement, jour de Pâques et de poisson d’avril, entre 10 h et 11 h. Un jour ni gai ni triste, le genre de lundi où le printemps semble derrière la porte, tout en retenue, hésitant à balancer une éclaircie dans la grisaille. Sa mère avait appelé la veille. « Il faudrait qu’on se parle, juste pendant une heure. »
Léa est arrivée à l’heure au rendez-vous. Elle a préparé deux tasses de chocolat chaud. « Que veux-tu me dire ? » Maud s’est lancée. Elle a raconté à sa fille les abus sexuels dont elle a été victime, enfant, par son frère aîné. Elle a aussi témoigné de toutes les fois où elle a essayé de se confier – à un psy, à ses parents, à son mari ; les réactions hostiles, maladroites ou dédaigneuses. Son choix du silence. Son choix du pardon.
Léa a cherché à consoler sa mère, d’une étreinte gauche (« on ne sait pas se faire de câlin dans la famille »). Puis ses larmes ont coulé, intarissables pendant deux jours, comme si la levée du secret maternel avait libéré un chagrin emmuré. La colère est montée, suivie par un cortège de questions : pourquoi cette histoire ? Pourquoi ce silence ? Pourquoi cette révélation aujourd’hui ? Pourquoi ceux qui savaient n’ont-ils rien dit ? Que faire de cette information ? Enfin, le dialogue a repris. Le lien mère-fille se reconfigure, en même temps qu’un récit maternel qui ne cesse d’évoluer. « Ce qui me frappe le plus, au fil du temps, c’est que la révélation n’en finit pas : à chaque fois que j’en parle avec ma mère, son récit devient plus précis, comme si la vérité se faisait par vagues successives », témoigne Léa.
L’histoire de Maud et Léa, que nous avons recueillie dans ce numéro, concentre les paradoxes du secret de famille. Désastreuse et lumineuse, elle plaide simultanément pour la parole et le silence, le devoir de transparence et le droit à l’intimité, la nécessité de dénoncer les agresseurs et le désir de tracer sa vie autrement que selon son malheur. Elle rappelle que la vie n’est pas en noir et blanc, mais mitigée, traversée d’incertitudes, à l’instar de la météo de ce 1er avril 2024. Elle est aussi, malgré l’horreur du viol incestueux, banale.
« Ce qui est tu tue », dit-on. Ce témoignage permet de mettre de la complexité dans nos idées reçues, et de la réflexivité dans nos histoires de vie. Ce n’est pas, en soi, le secret qui détruit. C’est l’absence de considération, la douleur non reconnue, l’indifférenciation morale entre victimes et agresseurs. Cette douleur-là, oui, « suinte », dit le psychiatre Serge Tisseron, et abîme au-delà de soi. La parole, comme le silence, peut être aussi bien remède que poison. Elle ne soigne pas nécessairement. Son mérite est ailleurs : parler permet de dire « je » en sujet souverain, là où le silence avait imposé sa domination. De nos souffrances enfouies, c’est souvent le temps qui est le grand infirmier. À Maud, il aura fallu cinquante ans pour se dire en paix. Enfin, ce dossier invite à relativiser – c’est-à-dire mettre en relation – nos propres histoires, qui, sans être les mêmes, ont un fond commun. Comme l’écrit le romancier Jean-Marie Laclavetine : « Les silences, les secrets : voilà ce qui fonde les familles. »
Héloïse Lhérété, directrice de la rédaction