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Réseaux sociaux : une interdiction incohérente

L’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans paraît salutaire à notre chroniqueuse Marianne Durano, mais la philosophe juge la mesure incohérente dès lors que les adultes se laissent totalement dominer par le monde des écrans. "La seule manière de décoloniser l’imaginaire de nos ados serait de libérer le nôtre."

 

Le Parlement a définitivement adopté, mardi 21 juillet, la loi interdisant l’usage des réseaux sociaux aux mineurs de moins de quinze ans, ainsi que l’usage du téléphone portable dans l’enceinte des établissements. L’enseignante en moi applaudit des deux mains : nul besoin d’études en pédopsychiatrie pour constater au quotidien l’impact des écrans sur la vie sociale, psychique et biologique des plus jeunes. Évidemment, l’opposition crie à la loi liberticide, au contrôle social, et invoque la responsabilité individuelle.

Ce soft-power qui avance masqué

Invoquer la liberté pour contester une loi visant précisément à libérer l’esprit de nos enfants de l’emprise des Gafam me semble extrêmement hypocrite : on s’insurge devant l’ingérence de l’État, tout en confiant les clés de nos âmes à des géants de la tech dont le but assumé est d’en tirer le maximum de profit. On crie à la coercition, sans voir combien nos comportements, nos opinions et nos achats sont conditionnés par nos usages numériques. Je préfère une censure explicite imposée par les pouvoirs publics au contrôle insidieux exercé par des entreprises privées sur le cerveau de mes enfants. Je préfère un pouvoir qui dit "non", assumant une autorité transcendante au nom d’un intérêt commun, au soft power qui avance masqué et s’insinue dans les moindres recoins de nos vies, de la décoration de nos toilettes à nos convictions politiques.

Mais où est la liberté des parents qui souhaitent soustraire leurs enfants à la pression sociale et publicitaire qui les enjoint à posséder un smartphone ?

Nous sommes devenus allergiques à l’idée-même d’interdiction, parce que nous avons fait de la liberté individuelle la valeur ultime de nos sociétés démocratiques. Pourtant, cette liberté n’est qu’une illusion sans les conditions matérielles qui permettent son développement. Je fais partie de la dernière génération à avoir grandi sans Internet, j’ai eu la chance de me construire avant d’être exposée à ses tentations, et pourtant Dieu sait si j’y résiste mal. Avant d’apprendre à scroller, j’ai appris à lire ; avant de liker et de commenter, j’ai connu les joies de la conversation et de la présence réelle. Comment peut-on prétendre être libre quand notre intelligence est captive et captée, dès l’enfance, par une économie de l’attention qui ne cherche qu’à flatter nos pulsions pour monétiser nos données et notre temps de cerveau disponible ? Les détracteurs de cette loi invoqueront la liberté des parents, et leur responsabilité face aux désirs de leurs enfants. Mais où est la liberté des parents qui souhaitent soustraire leurs enfants à la pression sociale et publicitaire qui les enjoint à posséder un smartphone ? Où est ma liberté de ne pas subir le marketing agressif des vendeurs de tech, et d’élever mes enfants loin de leurs sirènes ?

Pas assez liberticide

En réalité, cette loi n’est pas trop liberticide, elle ne l’est pas assez. La commission d’experts mandatée par Matignon début 2024 et pilotée par la neurologue Servane Mouton et le professeur de psychiatrie Amine Benayama préconisait ainsi l’interdiction des écrans pour les moins de 3 ans et du téléphone portable pour les moins de 11 ans. Rappelons en passant que le temps d’écran moyen est estimé, selon Santé Publique France, de 1h22 par jour pour les 3-5 ans, 1h53 pour les 6-8 ans et 2h33 pour les 9-11 ans. Quand l’imaginaire des enfants est structuré depuis le berceau par les écrans, il est évident que l’interdiction des réseaux sociaux apparaît comme une frustration intolérable, qui risque même de les rendre d’autant plus désirables qu’ils seront entourés d’une aura de transgression. 

 

La seule manière de décoloniser l’imaginaire de nos ados, c’est de libérer le nôtre.

Pour paraphraser Ivan Illich, nous ne vivons pas dans un monde avec des réseaux sociaux, mais dans le monde des réseaux sociaux. Nos relations, notre accès à l’information, nos goûts sont médiatisés par les réseaux sociaux. La seule manière de décoloniser l’imaginaire de nos ados, c’est de libérer le nôtre. Le but des enfants est d’accéder au monde des adultes. Si ce monde est un monde virtuel, comment les en exclure sans se rendre coupable de duplicité ? On exclut l’usage des portables au lycée, tout en prétendant introduire les jeunes à celui de l’IA. On limite l’accès aux réseaux, tout en encourageant la dématérialisation de nos vies. Drôle de paradoxe d’une société qui fantasme un futur technologique, tout en voulant en préserver les enfants qui en seront demain les citoyens...

https://fr.aleteia.org/2026/07/27/reseaux-sociaux-une-interdiction-incoherente/?

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