lundi, 01 décembre 2008
Lu dans la presse le 28 novembre 2008:"Articles intrépides, 1977-1985", d'Hervé Guibert : Hervé Guibert, chroniqueur intrépide
LE MONDE DES LIVRES | 27.11.08 | 12h05 • Mis à jour le 27.11.08 | 12h05
Le 17 juin 1982, dans Le Monde, paraît un article intitulé "Enquête sur un espoir manipulé". De taille moyenne, une colonne peut-être, le texte revient sur le dernier film du cinéaste Romain Goupil, Mourir à 30 ans. Jusque-là, rien d'extraordinaire, les pages culture d'un journal sont faites pour ça : fournir des critiques ou des comptes rendus de livres, de films, d'expositions, de concerts... Sauf que, cette fois, la mention du film en question ne survient pas avant le dernier tiers de la colonne. Fait aggravant, le signataire commence par une histoire sans rapport direct avec son objet, prend la parole à mi-chemin, sous le couvert d'un "nous" qui veut clairement dire "je", se lance enfin dans la description des réactions physiques provoquées par le spectacle : "Le film de Romain Goupil donne une terrible envie de pleurer", ose-t-il, avant d'évoquer le "courant d'air glacial qui nous rase le dos".
Et là, miracle : au lieu de s'éloigner du sujet, ce papier si peu conforme s'approche au plus près, au plus juste de ce que peut faire un critique. Sans jamais décrire l'oeuvre qu'il commente, sans la détailler d'aucune manière, il permet de la voir, de la comprendre et, presque, de l'éprouver. Son auteur, pourtant, n'est pas un vieux routard de la presse. C'est un tout jeune homme blond, beau et froid ("beau comme un ange", dira-t-on de lui, encore et encore, jusqu'à l'écoeurement) qui donne régulièrement des chroniques au Monde. Hervé Guibert a 27 ans. Il est écrivain, photographe, journaliste, très en vue et, surtout, extraordinairement doué, comme le montre ce recueil de textes parus dans Le Monde entre 1977 et 1985.
D'emblée, ces chroniques consacrées à mille choses (cinéma, théâtre, peinture, chanson, corrida, cabaret, entretiens avec des cinéastes ou des comédiens) se révèlent être bien plus que de simples articles. Et plus, même, que les contreforts d'une oeuvre en construction, comme on pourrait l'imaginer. Ils sont déjà l'oeuvre, ils portent en eux le regard et la singularité d'Hervé Guibert tout entier. Il faut d'ailleurs rendre hommage à Yvonne Baby, responsable des pages culture du Monde (le livre lui est dédié), qui sut accueillir et encourager ce drôle de promeneur, journaliste pas comme les autres.
Car Hervé Guibert, à l'évidence, cherche infiniment plus que le simple exposé des faits. Non que la réalité soit absente, loin de là, mais sa mise en scène est conçue de façon totalement inhabituelle. D'abord, il y a la manie d'organiser des superpositions loufoques, ou des raccourcis qui créent des courts-circuits - et qui font rire, souvent. Et puis, il y a ce "je" qui se balade ici et là, de Bayreuth au Musée Grévin, de Cannes au Théâtre de la Ville. Un "je" facétieux, presque toujours dilué dans le "nous", le "on" ou même des "vous" de façade, mais omniprésent, indispensable : "Le solitaire, perfidement, écoutait des conversations", indique l'auteur dans son compte rendu d'une "action" de Gina Pane, à Beaubourg. Les sacro-saints "faits" du journalisme ne valent pas en eux-mêmes, mais par la grâce et la rage de cet oeil qui les examine.
Ou, plutôt, qui les dissèque. Qui tente de voir derrière eux, à travers leurs significations établies. Car Hervé Guibert n'a de cesse d'aller voir derrière. Dans les coulisses des musées (au Musée de l'homme - comme par hasard - en 1979, "on croise un de ces êtres sans âge, fonctionnaire qui a définitivement pris la couleur grise, l'odeur un peu moisie des murs mal chauffés l'hiver, la démarche courbée des grands pithécanthropes, et sur la peau la friabilité des doubles de demandes de subventions pour des armoires qui ne viendront jamais"), des théâtres (une journée d'audition à l'école de Nanterre, en 1982), des cinémas (la file d'attente pour aller voir E.T., de Spielberg).
AU COEUR DU SECRET
Systématiquement, il regarde ailleurs : il ne nous dirige pas vers les tableaux de Van Gogh, mais vers une femme qui les observe, empreinte de "toute la vibration d'un rendez-vous d'amour". Et soudain, nous les voyons aussi, ces toiles, par le biais d'un regard passionné. Au lieu de nous éloigner, la diffraction nous emmène au coeur du sujet, du secret. Car les coulisses ne sont pas seulement des périphéries, elles sont le lieu où se trame un mystère. Et ce qui vaut pour les lieux de spectacle vaut aussi pour l'humain, si bien caché derrière les rôles que lui fabrique la société. "Qui est le plus "punk" ?, demande Guibert, au sujet d'un film de Robert Glassman. Le chanteur des Sex Pistols, un petit rouquin qui prend des allures de débile lobotomisé, ou la reine d'Angleterre, qui parade dans un carrosse doré avec un massif de papillotes roses sur la tête ?"
"Tout est montré", écrit-il en parlant d'une mise en scène de Chéreau. Cette obsession du dévoilement marque son oeuvre depuis le commencement. Dès son premier roman, La Mort propagande (paru chez Régine Deforges, en 1977, puis en Livre de poche) et jusqu'aux derniers livres, consacrés à la description-exhibition de sa maladie, le sida, dont il mourra en 1991. "L'homme s'épluche littéralement, écrit-il, dans un texte splendide consacré aux planches anatomiques d'une exposition sur "La découverte du corps humain". Il a une propre action sur son corps, il s'ouvre pour examiner sa machinerie, rêve éternel de sa transparence." Ce dépeçage des apparences, l'écrivain s'y est livré jusqu'au bout, soulevant les unes après les autres toutes les couches de chair et d'ombres qui gênent l'oeil - jusqu'à la cruauté, jusqu'à la mort.
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ARTICLES INTRÉPIDES, 1977-1985 d'Hervé Guibert. Gallimard, 382 p., 25 €.
Raphaëlle Rérolle
Article paru dans l'édition du 28.11.08.
http://www.lemonde.fr/livres/article/2008/11/27/articles-...
13:38 Écrit par laura dans Hervé Guibert | Lien permanent | Envoyer cette note | Tags : "articles intrépides, 1977-1985", d'hervé guibert, hervé guibert, chroniqueur intrépide |
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Commentaires
Écrit par : sister for ever | mardi, 02 décembre 2008
Répondre à ce commentaireÉcrit par : laura | mardi, 02 décembre 2008
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