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Catégories : Des expositions

Les passions au bout du pinceau

Eric Bietry-Rivierre
09/03/2011 | Mise à jour : 13:05

Le musée de Nantes montre comment les peintres de la première moitié du XVIIIe siècle ont été très inspirés par les tragédiens. 

(Envoyé spécial à Nantes)

La question semble ardue. Comment, dans la première moitié du XVIII e  siècle, le peintre, qui, comme le disait Nicolas Poussin, «fait profession de choses muettes», représente-t-il les passions? Mais la réponse est simple. Elle est donnée d'une manière brillante et pédagogique au Musée des beaux-arts de Nantes. Antoine Coypel et son fils Charles-Antoine, Jean-François de Troy et Carle Van Loo, tous peintres d'histoire, artistes officiels des puissants, ont copié-collé à ­volonté les artifices des metteurs en scène. Heureusement que le copyright n'existait pas…

C'est en spectateurs intéressés qu'ils ont vu les pièces de Corneille et de Racine, les opéras de Lully ou de Quinault. Pas seulement pour en reprendre les sujets mythologiques, religieux ou antiques. De manière très pratique, ils ont disséqué la gestuelle codifiée des acteurs. Si, dans leurs œuvres, ils convoquent Athalie, Médée, Cléopâtre ou Iphigénie, dans leurs ateliers, ce sont les actrices qu'ils ont eues en ligne de mire. Leurs expressions leur sont apparues comme un lexique, grandiloquent bien sûr, mais où les nuances abondaient : colère, désir, désespoir, douleur, amour, envie, jalousie, peine, mélancolie… Chaque émotion a sa gestuelle, son regard, son attitude, son inflexion particulière.

Descartes l'avait déjà noté un demi-siècle plus tôt. À sa suite, Charles Le Brun avait le premier dressé l'inventaire des physionomies. On peut d'ailleurs voir quelques-uns de ses dessins dans le grand atrium blanc de Nantes. Ils viennent en prologue de trois actes.

Le premier commence en 1697, quand les comédiens italiens sont chassés de France pour crime de lèse-Maintenon et que la place est entièrement libre pour la tragédie française du Grand Siècle. Sous la Régence, Antoine Coypel achève au Palais-Royal le premier décor consacré à l'Énéide en France. Deux de ses panneaux, prêtés par le musée de Montpellier, se concentrent sur les épisodes pathétiques. Regards inquiets, mains implorantes. L'expressivité atteint son comble.

 

Tapisseries et sculptures à l'unisson 

 

Acte II. Ces types de scènes cruciales prolifèrent. Achille ne semble beau que lorsqu'il pique sa colère, Hector quand il fait ses adieux, Agamemnon quand il accepte le sacrifice de sa fille, Créüse quand elle se consume dans sa robe empoisonnée. Dans cette dernière composition - une toile monumentale venue de Toulouse (3 mètres sur 4) exécutée par Jean-François de Troy -, Créon, en position de quatrième de danseur baroque, et son ami Jason se couvrent le visage. L'horreur est si insupportable qu'elle ne peut être montrée. Sonnez trompettes, roulez tambours.

Dans cette section, la peinture, mais aussi les tapisseries et les sculptures jouent à l'unisson. Il est ainsi heureux de comparer l'Évanouissement d'Esther, d'Antoine Coypel (Louvre), avec sa déclinaison réalisée huit ans plus tard à la manufacture des Gobelins. C'est toujours Racine qu'on file.

Acte III. Charles-Antoine Coypel s'interroge : il est peintre, mais il a aussi écrit une quarantaine de pièces. L'art dramatique serait-il le premier d'entre tous ? Il tranche par la négative dans une huile passionnante issue d'une collection privée. Elle figure Thalie, la muse de la comédie, chassée à coup de pinceau par la Peinture. Ces arts se trouvent en rivalité depuis l'Antiquité mais, dans la vitrine à côté du tableau, un poème les réconcilie. «La poésie nous donne l'idée du surnaturel, la peinture semble nous le réaliser.» Finalement l'opéra réalise la synthèse. Et l'exposition ne manque pas de présenter des cartons de Coypel ainsi qu'une tapisserie rendant hommage à cette esthétique. L'immense haute lisse intitulée La Destruction du palais d'Armide a tout de la machinerie hollywoodienne, un blockbuster. Après elle, Diderot signera une sorte de conclusion nostalgique et offusquée. En 1759 il critique une toile de Carle Van Loo où apparaît Mlle Clairon, la Marilyn du moment. Au moment où les acteurs plus que les personnages occupent le premier plan, il en dénonce la facticité.

«Le Théâtre des passions, 1697-1759, Cléopâtre, Médée, Iphigénie…», au Musée des beaux-arts de Nantes jusqu'au 22 mai. Catalogue Fage, 180 p., 28 €. Tél. : 02 51 17 45 00 www.museedesbeauxarts.nantes.fr

 

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