Ce n’est pas la première fois que les créations linguistiques de Tolkien font l’objet d’une récupération. Peter Thiel, co-fondateur de Palantir, est un spécialiste de la chose : dans l’univers de Tolkien, les palantíri sont des pierres de vision qui permettent de communiquer à distance. D’autres entreprises auxquelles il est associé portent des noms tolkieniens : Valar Ventures (les Valar sont des divinités), Mithril Capital Management (le mithril est un métal précieux en Terre du Milieu), Lembas LLC (le lembas est un pain elfique)… Thiel a également soutenu la création de l’Erebor Bank (du nom d’une montagne de la Terre du Milieu), spécialisée dans la cryptomonnaie, et financé Anduril Industries (référence à l’épée d’un des personnages, Aragorn), une entreprise de défense. Citons encore Narya Capital (l’un des trois anneaux elfiques, notamment porté par le mage Gandalf) du vice-président J.D. Vance, un proche de Peter Thiel.
Elon Musk et Curtis Yarvin, l’une des figures de proue des “Lumières sombres”, ne cachent pas non plus leur goût pour Tolkien. L’écrivain est devenu au fil des années une référence au sein de la nébuleuse libertarienne et néoréactionnaire. Qu’il y ait chez Tolkien, catholique convaincu, de quoi nourrir un certain conservatisme : sans doute. Quant à la tech, en revanche, le contresens me semble total. Tolkien est un auteur profondément technocritique, si ce n’est technophobe. Il n’y a pas besoin d’avoir exploré tous les textes de son œuvre pour s’en assurer : avoir vu Le Seigneur des anneaux suffit. Rallié à Sauron, le magicien Saruman dévaste la forêt de Fangorn pour alimenter les fournaises militaires d’Isengard. “Ennemi aimant la machine”, il a “un esprit de métal et de rouages” et “ne se soucie pas des choses qui poussent, sauf dans la mesure où elles lui servent”.
La corruption des machines par des “desseins maléfiques” apparaît presque inévitable, étant donné “la nature et les motivations des maîtres de l’économie”. Plus profondément, si la technique est dangereuse, c’est que, même quand elle semble être mobilisée pour faire le bien, la puissance qu’elle procure est l’expédient du désir sarumanique de “reformation tyrannique de la Création”. Créature parmi les créatures, l’être humain souffre de sa finitude. De son existence même, il n’est pas maître. Ce monde aimé, il lui faut le perdre. Le voilà qui se rebelle “contre les lois du Créateur – en particulier contre la mortalité”. Le désir d’être “Seigneur et Dieu de sa création personnelle” mène “au désir de posséder le Pouvoir, de rendre plus rapidement efficace la volonté – et donc […] à la Machine (ou Magie)”. Le pouvoir technique est sous-tendu par un désir de créer un monde à soi.
Le “subcréateur”, cependant, ne peut jamais vraiment créer. Il peut seulement remodeler une réalité donnée qui, dans son étrangeté indocile, résiste. Pour imiter l’absolu, le pouvoir frustré doit se faire toujours plus “immédiat”, et donc toujours plus total. “Il nous faut le pouvoir […] de tout ordonner comme nous l’entendons”, dit Saruman. Tolkien évoque la tentation de “raser le monde réel”, le désir d’exercer un “pouvoir temporel absolu sur le monde entier”, pouvoir que la machine promet. L’Anneau unique est, en un sens, la “machine suprême” : l’instrument d’un refaçonnement du monde qui anéantit toute altérité libre, écrasée par le pouvoir de l’Un.
La technique a quelque chose de diabolique. Tolkien déplore “l’esprit d’Isengard” qui pénètre le monde moderne ainsi que le culte du progrès qui conduit à croire que les “automobiles sont plus ‘vivantes’ que les centaures ou les dragons”. La machine ne règne pas nécessairement par la force, mais encore par ses promesses insidieuses d’efficacité, de vitesse, de liberté. Elle est un “démon” tentateur, comme le dit Tolkien dans un texte posthume récemment publié, The Bovadium Fragments. Sous la forme d’une enquête archéologico-philologique future, l’auteur y évoque la dévastation d’Oxford par les Motores, les voitures, introduites par une entité malfaisante. La “vénération de la machine” tourne à la tragédie : pour faire face à la congestion automobile qui sature la ville, les habitants construisent toujours davantage de routes. La technique est une “drogue” aliénante. Les habitants d’Oxford deviennent des autos, les “serviteurs, trouvant leur principal plaisir à les servir”. Le texte évoque aussi “la dévastation des champs et l’abattage des arbres”.
Le thème de la déforestation est particulièrement cher à Tolkien. “Chaque arbre a son ennemi, peu ont leur avocat. (Trop souvent la haine est irrationnelle : une peur de tout ce qui est grand et vivant, et difficile à apprivoiser ou à détruire.)” D’où “l’envie de concevoir un cadre dans lequel les arbres pourraient réellement partir en guerre”. Ces arbres animés naissent, dans le Silmarillion, sous la houlette de la Valië Yavanna : les animaux, dit-elle, “peuvent s’enfuir ou se défendre, alors que les [plantes] qui poussent dans la terre, en sont incapables. Que les arbres puissent parler pour tout ce qui a des racines, et punir ceux qui leur font du tort !” Ces “bergers” du monde végétal, ce sont les Onodrim, les Ents qui, dans le Seigneur des anneaux, détruiront la forteresse de Saruman. Ce sont eux qui châtient l’hybris machinique, perversion de l’amour de la création qui s’exprime dans les paroles de Tom Bombadil : “Toutes les choses qui poussent et qui vivent dans cette terre n’appartiennent qu’à eux-mêmes.” À bon entendeur.