Plus qu’un plaisir, je constate même une délectation dans les manières de qualifier autrui d’imbécile. En témoigne la vaste panoplie de termes qui servent à dire le manque d’intelligence et qui sont souvent proférés avec une cruauté presque jubilatoire. En plus des expressions citées plus tôt, il y bien sûr le très classique “con” – de la dernière averse ou des neiges d’antan – dont on use et abuse, qui est teinté d’un jugement moral (le con est souvent bête et méchant, voire égoïste). Si l’on veut insister, on a tendance à le doubler en “con-con”, en “neuneu” ou en “pas fut’ fut’” : la répétition imitant presque la stupidité supposée de la personne ainsi désignée.
Pour donner une assise géographique à la bêtise, on parle plutôt de “crétin des Alpes”, d’“idiot du village” ou plus récemment de “fou du bus” – expression psychophobe qui s’écarte un peu de la stupidité pour renvoyer à la déraison. Et si l’on veut insister sur la candeur, on optera pour “bêta” ou “benêt” (en insistant bien sur le b) ou pour le “niais”, nasillard, lui aussi très évocateur. À ces mots doux s’ajoute le chapelet de déclinaisons sexistes : de la grosse gourde (toute la violence gît dans le g guttural), à la dinde ou la bécasse – en passant par le récent “sale conne”, employé par Brigitte Macron, qui était particulièrement révoltant.
“La passion de l’inégalité” : C’est ainsi que le philosophe Jacques Rancière appelle cet attrait excessif et obsessionnel pour la division entre les gens présumés intelligents et les autres : les soi-disant “inférieurs”. Dans son essai Le Maître ignorant (1987), le philosophe explique la façon dont l’inégalité entre les intelligences est non seulement “crue” mais aussi “aimée”, et constamment “mise en scène” dans nos sociétés. C’est à mon sens en vertu de cette idolâtrie pour l’inégalité, que nous pointons la prétendue bêtise d’autrui avec tant de gourmandise et de créativité. Derrière cette façon de jouer au plus malin en rabaissant copieusement les autres gît bien sûr la crainte d’être soi-même présenté en cachette comme le “simplet” de la bande.
En plus d’être blessante, cette manie de l’insulte et du classement nous pousse à avoir une conception très rigide de l’intelligence. Au lieu de la considérer comme un mouvement, un travail perpétuel, on la prend comme un marqueur identitaire absolu et indéboulonnable – comme si les “cancres” et les “ânes bâtés” devaient l’être pour toujours. Cette solidification de l’intelligence et de son contraire – la bêtise – culmine dans le culte assez récent des tests de QI, qui consistent à attester des capacités intellectuelles de quelqu’un à travers un chiffre censément objectif et immuable.
Face à cette tentation hiérarchique qui abîme notre rapport à la connaissance et à notre propre esprit, Jacques Rancière propose une solution apparemment simple mais, au fond, diablement exigeante : considérer tout le monde (y compris soi-même) comme s’il avait une intelligence égale à celle des autres. L’intelligence cesse alors d’être un fait fossilisé pour devenir une “égalité en acte”, qui consiste à faire l’effort de prendre les autres au sérieux au lieu de les infantiliser – et à donner à chacun (et, encore une fois, à soi-même) la possibilité concrète et absolue d’exercer sa puissance de penser. Pour le philosophe, c’est seulement en admettant que nous sommes capables, et que l’autre l’est aussi, que nous pouvons l’être effectivement. Cette considération accordée à chaque intelligence ouvre pour tous une enthousiasmante possibilité d’émancipation… et permet peut-être d’en finir avec cette manie coriace de prendre les gens pour des cons.