Recueil de poèmes en hommage aux deux auteurs
De Grasset à Canal plus, ces mots qui engagent
600, 2000, 3.500... Confessons que, paradoxalement, plus une tribune récolte de signatures et, surtout, plus l’augmentation du nombre est médiatisée, plus elle nous semble insignifiante. Qui peut véritablement croire que trouver mille personnes de plus pour se plaindre que "l’extrême droite" n’aime pas "la culture" apporte quoi que ce soit d’utile au bien commun ?
Se convaincre qu’on existe
Dans le cadre d’une pétition qui réclame clairement la modification d’un règlement perçu comme injuste ou qui soutient une personne persécutée, signer peut sans doute relever encore d’une forme de démocratie directe ou d’un reste de solidarité à distance. En revanche, ajouter son nom à la liste de ceux "qui contestent, qui revendiquent et qui protestent", comme le chantait Jacques Dutronc, ne semble pas avoir beaucoup d’autres justifications que de se convaincre qu’on existe, surtout quand aucun contenu précis n’apparaît ni dans les faits contestés, ni dans les revendications possibles, ni dans les slogans de la protestation.
Quel que soit leur nombre, les écrivains publiés chez Grasset ont co-signé leur tribune pour rendre publique une décision avant tout individuelle : se faire éditer ailleurs.
Tous ceux qui rêvent d’écrire leur "J’accuse" pourraient se souvenir que Zola y dénonçait un manquement clair à la justice (l’acquittement d’Esterhazy), y défendait une personne précise (le capitaine Dreyfus), s’y adressait à un destinataire explicitement nommée et susceptible de modifier les choses (le président de la République), s’y appuyait sur une documentation rigoureuse ("empruntée" à Bernard Lazare) et, surtout, signait seul son texte, en assumant les conséquences de ses attaques contre les personnes mises en cause (notamment le ministre de la Guerre). Toutes ces caractéristiques de la tribune zolienne dressent une liste de critères pour une parole publique à la fois légitime et courageuse, loin de tous les réquisitoires collectifs où le nombre dissout l’engagement personnel.
Une décision avant tout individuelle
Lues sous cet angle, les tribunes "anti-Bolloré" des auteurs de Grasset et des professionnels du cinéma ne sont pas du même ordre, même pour celui qui sourit devant tous les mutins de Panurge de la pétition citoyenne ou s’agace devant tous les rebelles de salon du livre. Car, quel que soit leur nombre, les écrivains publiés chez Grasset ont co-signé leur tribune pour rendre publique une décision avant tout individuelle : se faire éditer ailleurs. Sans commune mesure avec ce que risquait Zola et plus ou moins courageux selon le degré de notoriété des intéressés, le choix de quitter la maison a au moins le mérite d’ancrer le discours dans la réalité. L’honnêteté ou non du traitement médiatique de ces départs est une autre question.
Les signataires ont par ailleurs été capables de témoigner leur reconnaissance pour ce qu’ils avaient reçu chez Grasset par l’intermédiaire d’Olivier Nora et, en outre, ont témoigné d’une certaine volonté de peser leurs mots : "Nous refusons d’être les otages d’une guerre idéologique visant à imposer l’autoritarisme partout dans la culture et les médias." "Autoritarisme", "guerre idéologique" : même si on suppose que les termes ont été choisis parce qu’ils ne s’aventuraient pas sur le terrain des idéologies en question (au moins deux, pour qu’il y ait une guerre...), on constate que les auteurs ont su éviter les anathèmes politiques simplistes et éculés. Dans leurs déclarations individuelles séparées, tous n’ont pas eu le même sens du mot juste et on note avec amusement que l’un des signataires, après avoir crié une énième fois au "fascisme" dans un entretien, a ajouté sans sourciller : "Et dans un monde où les mots sont vidés de leur sens, s’attaquer à une maison d’édition — c’est-à-dire à un lieu où les mots comptent encore — devient presque logique." Les mots comptent, c’est bien vrai : prêchez par l’exemple, Monsieur l’écrivain-sauveur-de-l-humanité-et-de-la-langue-en-péril !
La chance d’être cohérents
Est-ce parce que le mot juste importe moins au cinéma qu’en littérature que la tribune qui a agité le festival de Cannes parle quant à elle de "fascisme", dans un texte qui réussit l’exploit (involontairement comique ?) de voir les salles obscures en danger d’être colonisées par un art de propagande mussolinien : "En laissant le cinéma français aux mains d'un patron d'extrême-droite, nous ne risquons pas seulement une uniformisation des films, mais une prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif. » Remarquons que la fin de la phrase a quasiment disparu — stratégiquement ? — de tous les articles qui prétendent résumer l’affaire, mais cachent mal leur bienveillance pour les signataires. On suppose que ne reprendre que le terme "extrême-droite" permet d’atténuer la violence ou l’ineptie de la tribune, pour ne placer l’excès que du côté de la riposte du président de Canal Plus, que même la ministre de la Culture a cru bon de juger "disproportionnée".
Pour signer une tribune collective qui ne soit pas pavlovienne et vide de sens, il faut au minimum considérer que les mots engagent (comme les écrivains de Grasset), au maximum être prêt à entrer véritablement en dissidence (comme un artiste inquiété par le pouvoir).
Pourtant, en répondant qu’il ne souhaitait plus travailler avec des gens qui le traitaient de "crypto-fasciste", Maxime Saada a rendu un immense service pédagogique aux signataires : leur rappeler que les mots ont un sens et que signer une tribune peut avoir des conséquences. Il a ainsi donné une chance unique à ces professionnels du cinéma d’être cohérents. Eux qui n’ont pas eu le courage de dire "nous ne souhaitons plus participer à des films financés par Canal Plus" — ce qui, certes, fait courir plus de risques professionnels que de quitter Grasset —, les voilà maintenant qui se plaignent d’être sur une « liste noire" qu’ils ont eux-mêmes fournie. On a du mal à se convaincre que le procès qu’ils intentent désormais à Canal Plus pour discrimination mérite la même attention que celui de Dreyfus.
Les mots engagent
Bref, pour signer une tribune collective qui ne soit pas pavlovienne et vide de sens, il faut au minimum considérer que les mots engagent (comme les écrivains de Grasset), au maximum être prêt à entrer véritablement en dissidence (comme un artiste inquiété par le pouvoir). Tant que le seul "courage" des signataires est de dénoncer collectivement le "fascisme", il est probable qu’ils ne seront guère plus crédibles que des enfants gâtés cassant la caméra qu’on leur a offerte pour Noël parce qu’ils exigent un modèle d’une autre marque. Je ne sais pas si l’avenir sera une "prise de contrôle fasciste sur l'imaginaire collectif", mais je suis sûr que la culture n’a rien à gagner à ce que des collectifs d’artistes continuent à fonder leur bonne conscience sur la dénonciation d’un fascisme imaginaire.
Laura Marchais
Périscolaire, santé, éducation… Après les scandales, le projet de loi pour protéger les enfants
