Je ne vous fais pas languir davantage : l’auteur de la formule n’est autre que Sam Altman, PDG d’OpenAI – l’entreprise à l’origine de ChatGPT. La prophétie a été lancée la semaine dernière lors de son passage l’Infrastructure Summit, organisé par BlackRock, multinationale spécialisée dans la gestion d’actifs et les solutions d’investissement. Elle fait écho à une autre prédiction – “Vous ne posséderez rien et vous serez heureux” – que l’on doit à la femme politique danoise Ida Auken. Dans son article paru en 2016 sur le site du Forum économique mondial, Voici comment la vie pourrait changer dans ma ville d'ici 2030, la députée sociale-démocrate décrit la vie d’un individu du futur qui ne possède ni voiture, ni maison, ni appareils électroménagers, ni vêtements, et dépend de services pour subvenir à tous ses besoins.
Tous les “tech bros” semblent partager cette vision de l’avenir : face à la pénurie de disque durs (accaparés par le boom des data centers), Jeff Bezos soulignait il y a peu que, de toute façon, le PC individuel était une aberration comparable aux générateurs électriques individuels apparus avant l’existence des grands réseaux. Demain, pour le patron d’Amazon, personne ne possédera plus de “tour”, seulement un écran et une connexion Internet. L’utilisateur aura simplement à “acheter de la puissance de calcul sur le réseau”.
Cette mutation, le sociologue Jeremy Rifkin l’anticipait déjà en 2000 dans son livre L’Âge de l’accès (trad. fr. La Découverte) : il y analyse le passage d’un capitalisme industriel qui reposait sur la possession, l’achat et la vente de biens essentiellement matériels sur des marchés, à un nouveau capitalisme fondé sur les réseaux et le recours aux services. Pour Rifkin, la tendance s’observe autant du côté des entreprises qui louent leurs équipements, externalisent leurs activités et souscrivent aux clouds des géants de la “tech” que de celui des consommateurs invités à s’abonner pour écouter de la musique, regarder des films ou utiliser certains logiciels, optant ainsi plus fréquemment pour la location (d’appartement, de véhicule, d’outils…). La numérisation a joué un rôle central dans cette transition pour Rifkin : les biens immatériels se prêtent parfaitement à cette logique de l’accès temporaire sans transfert de propriété, tout en facilitant grandement la mise en relation des demandeurs et des pourvoyeurs.
Est-ce vraiment un monde dans lequel nous avons envie de vivre ? Je comprends le pouvoir de séduction de cette rhétorique. L’âge de l’accès se présente comme une promesse d’émancipation et de flexibilité : plus besoin de stocker mille et un artefacts, plus besoin de s’occuper de leur maintenance – les pourvoyeurs de services s’en chargent pour vous. Affranchi de la pesanteur de la propriété, vous voilà libre de vous abonner et de vous désabonner, de louer et de rendre.
La promesse est aussi, je suppose, d’ordre économique : vous ne paierez plus demain que pour l’usage effectif que vous faites des choses. Pourquoi acheter au prix fort une scie sauteuse que vous ne rentabiliserez peut-être jamais ? La propriété, j’en conviens, n’est pas l’alpha et l’oméga de la vie. Notre planète se porterait mieux si nous n’avions pas tous des voitures – gaspillage manifeste de ressources –, mais en partagions quelques-unes au sein de réseaux de mutualisation.
Impossible, pourtant, de mettre sur le même plan la mutualisation, l’échange de biens et de services entre individus, et les entreprises pourvoyeuses d’accès qui, super-propriétaires oligopolistiques d’un nouveau genre régnant même sur les réseaux de mise en relation, tablent sur notre dépendance pour extraire toujours davantage de valeur et asseoir leur domination. “Toute la vie devient une expérience payée. […] Vous dépensez plus et possédez moins”, avertit Rifkin. La dépossession savamment orchestrée va désormais au-delà des simples réalités extérieures : si Sam Altman semble promettre que, moyennant quelques pièces, chacun pourra accéder à plus d’intelligence qu’il n’en dispose grâce à l’IA, il faut commencer par dire que l’IA, par un processus de mieux en mieux documenté d’externalisation, érode les capacités intellectuelles. Le service est l’antidote du poison qu’il sécrète. Le capitalisme crée le besoin qu’il offre de satisfaire – sur ce point, il n’a pas beaucoup changé, je crois.
En dernier lieu, le passage de la possession pérenne à l’usage éphémère me paraît témoigner au mieux d’une incompréhension, au pire d’une maltraitance des choses, déjà bien affectée par la numérisation. Nous n’ameublons pas notre existence de choses simplement parce qu’elles nous servent, mais parce qu’elles configurent un monde personnel où notre existence précaire trouve la stabilité pour s’épanouir. Nous nous attachons à elles, nous les investissons d’un sens, nous laissons notre trace dans leur persistance, nous les transmettons à ceux qui viennent après nous. Impossible de léguer un service inconsistant dont nous ne disposons qu’autant que nous continuons à la payer. La possession est, pour l’individu, une question de souveraineté sur sa vie. Ne l’abandonnons pas trop vite.