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Catégories : Baudelaire Charles

Walter Benjamin, flâneur de la pensée

Critique

Publication du premier volume des «Œuvres complètes»

Par ROBERT MAGGIORI

Walter Benjamin Œuvres et inédits Edition critique intégrale, éditée par Christoph Gödde et Henri Lonitz, sous la responsabilité (version française) de Gérard Raulet. Tome 3 : le Concept de critique esthétique dans le romantisme allemand, édition préparée par Uwe Steiner, traduction de l’allemand par Philippe Lacoue-Labarthe, Anne Marie Lang et Alexandra Richter. Fayard, 574 pp., 28 €.

Walter Benjamin adorait les «petites choses», les angelots et les décorations de Noël, les boules à neige, les «figurines de papier mâché du musée Koustarny», les confiseries en sucre filé, les soldats de plomb, les citations et les timbres, ces «cartes de visite que les grands Etats déposent dans la chambre des enfants». Sa mère lui reprochait, petit, d’être très maladroit. C’est pourquoi, peut-être, préférait-il ce qui était déjà en morceaux à ce qu’il risquait de réduire ainsi. S’il fallait, pour sa biographie comme pour son œuvre, choisir un sceau, on opterait forcément pour fragment.

Sa vie, que le suicide achève le 26 septembre 1940 à Port-Bou, quand s’écroule l’espoir de l’exil, a été d’errance, ou de fuite perpétuelle, de Berlin à Ibiza, de Fribourg à Capri, Moscou, San Remo, Skovsbostrand ou Paris. Sa carrière ne l’a pas même conduit à un strapontin universitaire. Ses amours ont été fiévreuses : il aime une femme, et une autre encore, pendant qu’il aime son épouse et suit Asja Lacis, la pasionaria lettone qui sentimentalement le torture et politiquement lui fait «appréhender l’actualité d’un communisme radical». Ses amitiés ont gardé quelques épines, parce qu’elles le lient à Theodor Adorno et à Hannah Arendt, qui ne s’aiment guère, à Gershom Scholem et à Bertolt Brecht, qui le tirent à hue et à dia, l’un vers la théologie, le messianisme juif et la Palestine, l’autre vers l’engagement révolutionnaire, le matérialisme dialectique et l’URSS. Intellectuel isolé, inclassable, Benjamin a quand même atteint, malgré ses mauvaises étoiles, le but qu’il recherchait : ne vivre que pour et par l’écriture, mal certes, mais avec la satisfaction d’être considéré comme «le premier critique de la littérature allemande».

Cette image aussi est fragmentaire. Critique, Benjamin l’est certainement, mais on le dira de même philologue et traducteur (Baudelaire, Proust, Saint-John Perse), historien de la littérature et essayiste, philosophe, théologien, poète, esthéticien, conteur, sémiologue des paysages urbains… La réception de son œuvre a connu des variations extrêmes : cycliquement oubliée et portée aux nues, réduite tantôt à un «squelette d’intuitions théoriques et de concepts», à l’antre d’un «chasseur de perles» (H. Arendt) où chacun trouve collier à son goût, tantôt à une architecture baroque dont la sophistication, la beauté et la «masse» laissent bouche bée. Qu’on n’y voie guère d’unité, ou qu’on l’entoure d’une aura magique en y apercevant les correspondances subtiles qui lient ses divers «objets» - romantisme allemand, photographie, messianisme, marxisme, destin de l’œuvre d’art à l’époque de l’industrie culturelle, philosophie du langage, radio, «passages parisiens», condition de l’homme pris entre tradition et modernité -, il reste que l’œuvre benjaminienne est toute en pièces. Elle est en partie faite d’essais, d’ouvrages inachevés, d’esquisses, d’articles, elle est publiée sans ordre chez des éditeurs différents. Pour aucun autre auteur, il n’était aussi nécessaire de procéder à un «regroupement des écrits», qui rende visible la façon dont Benjamin a su «mettre à nu le macrocosme historique dans des microcosmes de détails» (Jean-Michel Palmier).

L’événement aura longtemps été attendu : voilà enfin l’«édition critique intégrale» des Œuvres et inédits de Walter Benjamin. Coordonnée par Gérard Raulet, cette édition scientifique suivra un ordre chronologique, bien qu’elle ne s’inaugure pas par les Ecrits de jeunesse, mais par le tome 3, le Concept de critique esthétique dans le romantisme allemand. Les éditeurs ont estimé plus pertinent de commencer par le premier livre de Benjamin, l’un de ses rares ouvrages «achevés», présenté comme thèse en 1919, qui «déterminera dans une large mesure les orientations ultérieures de sa pensée». Assez ardu, le texte est en effet fondateur : il permet à la critique, conçue comme «pouvoir de vie et de mort sur les œuvres» (parce que, loin de simplement les «évaluer», elle en dégage «l’idée infinie» et les pousse vers leur achèvement), de devenir un genre à part entière, et un outil de connaissance philosophique. L’édition s’étalera sur plusieurs années, et éclairera le maximum de faces du polyèdre benjaminien. Mais arrivera-t-on jamais à «cerner» la figure de Walter Benjamin, éternel flâneur, «habitant de la vie déplacée», et son œuvre, qui est comme la mer insondable dans laquelle plonge et replonge le «chasseur de perles» ?

http://www.liberation.fr/livres/0101608979-walter-benjamin-flaneur-de-la-pensee

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