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Jacques Vergès: l'ombre ultime d'un guerrier en robe noire

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Jacques Vergès, dans son bureau, devant sa collection de jeux d'échecs, en juillet 2007 à Paris.

Jacques Vergès, dans son bureau, devant sa collection de jeux d'échecs, en juillet 2007 à Paris. Crédits photo : Alain AUBERT/Le Figaro

DISPARITION - L'avocat est mort jeudi, à 88 ans. Sa vie, pleine de mystères, fait de lui un personnage de roman

La première chose que Jacques Vergès a faite, une fois mort, fut d'aller réclamer soixante ans d'honoraires à Belzébuth. Du moins celui qu'on appelait souvent l'«avocat du diable» aurait-il certainement aimé qu'on le racontât. L'homme a été foudroyé par une crise cardiaque, à 88 ans, dans la soirée du 15 août, à Paris. Comme pour parachever une vie de légende, il a rendu l'âme dans le même appartement que Voltaire. On en sait beaucoup plus sur le philosophe des Lumières que sur le contempteur des colonialismes, à l'aise dans le clair-obscur. On voudrait tout dire de Jacques Vergès alors qu'on ne connaît finalement pas grand-chose de celui qui reste le seul auteur documenté de son propre mythe.

Même sa date de naissance est controversée: 1924 ou 1925? Quoi qu'il en soit, le petit Jacques, comme son frère jumeau, Paul, futur fondateur du Parti communiste réunionnais, voit le jour aux confins du Laos et de la Thaïlande, fils d'un consul de France et d'une «indigène». Il gardera toute sa vie la blessure des colonisés, cette plaie vive qui guidera ses pas. Excellent élève - il rivalise avec un certain Raymond Barre -, il quitte à 17 ans la Réunion où son père s'est installé, pour rejoindre les Forces françaises libres, fasciné par la figure rebelle du général de Gaulle. Il fait preuve d'une qualité précieuse et parcimonieusement répartie: le courage. Vergès n'a peur de rien et tourne tout en dérision. Sa seule blessure de guerre? Un bobo à la main, qu'il se fait en ouvrant des huîtres à Oléron…

Il fait preuve d'une qualité précieuse et parcimonieusement répartie : le courage. Vergès n'a peur de rien et tourne tout en dérision

Après l'armistice, il adhère au PCF, devient secrétaire de l'Union internationale des étudiants, basée à Prague, en grillant des stalinistes pur sucre a priori mieux placés que lui. Il côtoie et apprécie ceux qui deviendront les assassins en chef des Khmers rouges, un futur patron du KGB, ou encore Erich Honecker, le dernier numéro un de la RDA. Ce n'est qu'en 1955 qu'il revêt la robe d'avocat, se faisant élire dans la foulée au poste prestigieux de premier secrétaire de la conférence du stage, son éloquence subjuguant le jury.

La guerre d'Algérie fait de lui un grand plaideur: il défend, évidemment, les militants les plus radicaux du FLN, à commencer par Djamila Bouhired, poseuse de bombes, terroriste pour l'État français, icône pour la résistance algérienne. Sa stratégie consiste à nier violemment toute légitimité aux tribunaux militaires, et à opposer les crimes commis par les activistes à ceux des colonisateurs. À cette époque, il alerte l'opinion internationale, ce qui évite sans doute à ses clients condamnés à mort d'être exécutés. Il risque sa peau, mais n'en a cure.

Reçu par Mao

Jacques Vergès épouse tellement la cause du FLN qu'il se convertit à l'islam, épouse Djamila Bouhired et s'installe de l'autre côté de la Méditerranée. Mais il ne tient pas en place. Le voici reçu par Mao, avec sa compagne. Puis en Europe de l'Est. Puis au Moyen-Orient. Puis à Paris, quittant le PCF. Puis nulle part. Nous sommes en 1970 et le célèbre Vergès réussit le tour de force de disparaître pendant huit ans. Quand il revient, le conflit israélo-palestinien s'est déplacé sur le front du terrorisme et lui, plaide pour les Palestiniens. Au début des années 1980, il défend le réseau Carlos.

Le tournant définitif a lieu en 1987, quand Vergès, l'ancien des Forces françaises libres, met sa robe au service de Klaus Barbie, ex-officier SS, boucher de Lyon, la brute qui martyrisa Jean Moulin. La rupture au bénéfice de la croix gammée. Des propos abjects, aux frontières de l'antisémitisme. Un cran pas possible, également, Vergès toisant ses nombreux confrères de la partie civile, ravi d'être seul contre tous dans le rôle du salopard.

À partir de là, il perd pratiquement tous ses procès - plus précisément, ses clients sont tous lourdement condamnés

À partir de là, il perd pratiquement tous ses procès - plus précisément, ses clients sont tous lourdement condamnés, des membres d'Action directe à Georges-Ibrahim Abdallah en passant, dans un registre moins tragique, par l'ancien préfet de Corse Bernard Bonnet. Son efficacité judiciaire n'est pas un souci: seul importe l'impact médiatique et, sur ce plan, Jacques Vergès est très fort.

Avocat d'Omar Raddad, de l'avis général médiocre pendant le procès aux assises du jardinier marocain accusé d'avoir tué sa riche patronne, il retourne l'opinion aux marches du palais, une fois son client condamné à dix-huit ans de réclusion. Sa fine connaissance des médias et des techniques de manipulation, alliée à ses réseaux nord-africains, fera le reste. L'affaire Raddad devient une affaire d'État ; le président Chirac accordera une grâce partielle au jardinier pour obliger le roi du Maroc. Défenseur autoproclamé des sans-voix, le «salaud lumineux» flirte avec de richissimes chefs d'État africains qui les oppriment aussi. En 2010, le voilà qui vole au secours de Laurent Gbagbo, flanqué de Roland Dumas…

 

Horripilant et fascinant, érudit et canaille, maoïste hédoniste en cachemire, charmeur et dangereux, prêcheur de l'insoutenable, Jacques Vergès était doué d'une intelligence cinglante qui faisait de lui un farceur parfois terrifiant. Son bureau, gardé par la fidèle Françoise Bloch, peuplé de hautes statues africaines et de jeux d'échecs, tenait du cabinet de l'illusionniste et du repaire de l'explorateur sans cesse entre deux navires.

Son phrasé mélodieux avait la langueur envoûtante d'une bruine tiède sur un temple siamois

Son phrasé mélodieux avait la langueur envoûtante d'une bruine tiède sur un temple siamois. Quand il s'agaçait, sa voix devenait mécanique, on aurait cru entendre claquer la culasse d'une Kalachnikov. Il aimait les havanes et les vins rouges du val de Loire. Partout, dans la rue, on le reconnaissait. Un jour, un passant préleva un cheveu sur son épaule, pour conserver de lui une relique…

Jacques Vergès n'a pas fondé d'école, bien qu'il ait toujours reçu fort aimablement des cohortes de jeunes confrères admiratifs. Pour lui, le procès était une tragédie, au sens théâtral du terme, une création de l'esprit. D'ailleurs, ces dernières années, il se produisait sur scène et remplissait les salles avec son spectacle, Serial plaideur. Seul sur scène, comme aux assises.

Si Jacques Vergès fut un grand avocat, c'est moins à ses victoires face aux juges qu'il le doit qu'à son courage peu commun et à sa prodigieuse volonté de rester un guerrier, persuadé que par sa bouche hurlaient tous les opprimés.


Le théoricien d'une «rupture» passée de mode

Théorisée et mise en pratique par Jacques Vergès pendant la guerre d'Algérie, la «défense de rupture» consiste à faire le procès du tribunal au lieu de défendre l'accusé. Cette posture éminemment politique n'apporte pas, sur un plan judiciaire, le résultat habituellement escompté par l'avocat, dont le client paye généralement le prix fort pour avoir manqué de respect à ses juges. Mais elle a pour objet de faire connaître sa cause et de créer, dans l'opinion, un courant de sympathie en faveur de celle-ci.

Maître Vergès est ainsi parvenu, jadis, à lancer un débat international sur l'usage de la torture en Algérie. Il notait aussi qu'aucun de ses clients condamnés à mort à l'époque n'avait été exécuté. Par la suite, la méthode sera utilisée dans nombre d'affaires terroristes, pour des accusés membres d'organisations révolutionnaires de tout poil.

La défense de rupture n'est pas recommandée de nos jours: son inefficacité judiciaire et la multiplication des moyens de communication la rendent obsolète.

L'expression est galvaudée, la plupart du temps appliquée à des avocats malséants et brouillons qui ne font pas de rupture telle que pensée par Jacques Vergès, mais obtiennent cependant de très mauvais résultats.

 

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