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Des poèmes - Page 8

  • Pour accompagner "Paysages de bohémiens"

    Charles Baudelaire:"Bohémiens en voyage" dans "Les Fleurs du Mal."medium_bbohem.jpg

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La tribu prophétique aux prunelles ardentes
    Hier s'est mise en route, emportant ses petits
    Sur son dos, ou livrant à leurs fiers appétits
    Le trésor toujours prêt des mamelles pendantes.

    Les hommes vont à pied sous leurs armes luisantes
    Le long des chariots ou les leurs sont blottis,
    Promenant sur le ciel des yeux appesantis
    Par le morne regret des chimères absentes.

    Du fond de son réduit sablonneux, le grillon,
    Les regardant passer, redouble sa chanson;
    Cybèle, qui les aime, augmente ses verdures,

    Fait couler le rocher et fleurir le désert
    Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
    L'empire familier des ténèbres futures.

    http://www.poetes.com/baud/bbohemien.htm

  • Cantos

    JPG - 24 koEzra Pound.

    Reverrais-je jamais la Giudecca ?

    ou les lumières qui la masquent, Ca’Foscari, Ca’ Giustinian

    ou la Ca’, comme ils disent, de Desdémone

    ou les deux tours qui n’ont plus leur cyprès

    ou les bateaux amarrés devant la Zattere

    ou le quai nord de la Sensaria DAKRUON DAKPYCON

    et frère Gulpe se construit une belle maison

    de quatre pièces, dont l’une a la forme d’un flacon d’alcool

    http://www.marcvillard.net/spip.php?article696

  • Alfred de MUSSET (1810-1857), A mon frère, revenant d'Italie

    Ainsi, mon cher, tu t'en reviens
    Du pays dont je me souviens
    Comme d'un rêve,
    De ces beaux lieux où l'oranger
    Naquit pour nous dédommager
    Du péché d'Ève.

    Tu l'as vu, ce ciel enchanté
    Qui montre avec tant de clarté
    Le grand mystère ;
    Si pur, qu'un soupir monte à Dieu
    Plus librement qu'en aucun lieu
    Qui soit sur terre.

    Tu les as vus, les vieux manoirs
    De cette ville aux palais noirs
    Qui fut Florence,
    Plus ennuyeuse que Milan
    Où, du moins, quatre ou cinq fois l'an,
    Cerrito danse.

    Tu l'as vue, assise dans l'eau,
    Portant gaiement son mezzaro,
    La belle Gênes,
    Le visage peint, l'oeil brillant,
    Qui babille et joue en riant
    Avec ses chaînes.

    Tu l'as vu, cet antique port,
    Où, dans son grand langage mort,
    Le flot murmure,
    Où Stendhal, cet esprit charmant,
    Remplissait si dévotement
    Sa sinécure.

    Tu l'as vu, ce fantôme altier
    Qui jadis eut le monde entier
    Sous son empire.
    César dans sa pourpre est tombé :
    Dans un petit manteau d'abbé
    Sa veuve expire.

    Tu t'es bercé sur ce flot pur
    Où Naple enchâsse dans l'azur
    Sa mosaique,
    Oreiller des lazzaroni
    Où sont nés le macaroni
    Et la musique.

    Qu'il soit rusé, simple ou moqueur,
    N'est-ce pas qu'il nous laisse au coeur
    Un charme étrange,
    Ce peuple ami de la gaieté
    Qui donnerait gloire et beauté
    Pour une orange ?

    Catane et Palerme t'ont plu.
    Je n'en dis rien ; nous t'avons lu ;
    Mais on t'accuse
    D'avoir parlé bien tendrement,
    Moins en voyageur qu'en amant,
    De Syracuse.

    Ils sont beaux, quand il fait beau temps,
    Ces yeux presque mahométans
    De la Sicile ;
    Leur regard tranquille est ardent,
    Et bien dire en y répondant
    N'est pas facile.

    Ils sont doux surtout quand, le soir,
    Passe dans son domino noir
    La toppatelle.
    On peut l'aborder sans danger,
    Et dire : " Je suis étranger,
    Vous êtes belle. "

    Ischia ! C'est là, qu'on a des yeux,
    C'est là qu'un corsage amoureux
    Serre la hanche.
    Sur un bas rouge bien tiré
    Brille, sous le jupon doré,
    La mule blanche.

    Pauvre Ischia ! bien des gens n'ont vu
    Tes jeunes filles que pied nu
    Dans la poussière.
    On les endimanche à prix d'or ;
    Mais ton pur soleil brille encor
    Sur leur misère.

    Quoi qu'il en soit, il est certain
    Que l'on ne parle pas latin
    Dans les Abruzzes,
    Et que jamais un postillon
    N'y sera l'enfant d'Apollon
    Ni des neuf Muses.

    Il est bizarre, assurément,
    Que Minturnes soit justement
    Près de Capoue.
    Là tombèrent deux demi-dieux,
    Tout barbouillés, l'un de vin vieux,
    L'autre de boue.

    Les brigands t'ont-ils arrêté
    Sur le chemin tant redouté
    De Terracine ?
    Les as-tu vus dans les roseaux
    Où le buffle aux larges naseaux
    Dort et rumine ?

    Hélas ! hélas ! tu n'as rien vu.
    Ô (comme on dit) temps dépourvu
    De poésie !
    Ces grands chemins, sûrs nuit et jour,
    Sont ennuyeux comme un amour
    Sans jalousie.

    Si tu t'es un peu détourné,
    Tu t'es à coup sûr promené
    Près de Ravenne,
    Dans ce triste et charmant séjour
    Où Byron noya dans l'amour
    Toute sa haine.

    C'est un pauvre petit cocher
    Qui m'a mené sans accrocher
    Jusqu'à Ferrare.
    Je désire qu'il t'ait conduit.
    Il n'eut pas peur, bien qu'il fît nuit ;
    Le cas est rare.

    Padoue est un fort bel endroit,
    Où de très grands docteurs en droit
    Ont fait merveille ;
    Mais j'aime mieux la polenta
    Qu'on mange aux bords de la Brenta
    Sous une treille.

    Sans doute tu l'as vue aussi,
    Vivante encore, Dieu merci !
    Malgré nos armes,
    La pauvre vieille du Lido,
    Nageant dans une goutte d'eau
    Pleine de larmes.

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  • Catégories : CE QUE J'AIME/QUI M'INTERESSE, Des poèmes

    la poète Cécile SAUVAGE, mère du musicien Olivier MESSIAEN »

    la poète Cécile SAUVAGE, mère du musicien Olivier MESSIAEN »

    Je t’aimerai encore sous terre.
    Je t’aimerai de tous mes os,
    Comme ici-bas je fus ta mère,

    Je veillerai sur ton repos.

    (…)

    Ce sera la nuit maternelle
    
L’intime et pur enlacement

    De ton enfance aux membres frêles

    Lorsque tu dormais dans mon flanc
  • Louis ARAGON,Après l'amour

     

     

     

     

    Je me souviens de cette ville
    Dont les paupières étaient bleues
    Où jamais les automobiles
    Ne s'arrêtent que quand il pleut



    Une lessive jaune et rose
    Y balançait au bord du ciel
    Où passaient des canards moroses
    Avec un ventre couleur miel



    On y a des manières d'être
    Qu'ailleurs on ne voit pas souvent
    Juste s'entrouvre une fenêtre
    Qu'un rideau blanc s'envole au vent



    Toutes les filles le dimanche
    S'en vont flâner au bord de l'eau
    Elles se gardent les mains blanches
    Pour attirer les matelots



    Le plus souvent marins d'eau douce
    Rencontrés sous les peupliers

    On voit qu'ils ne sont plus des mousses
    Comme ils dénouent les tabliers



    Tout est vraiment sans importance
    Un jour ou l'autre on se marie
    Les charpentiers dans l'existence Épousent la
    Vierge
    Marie



    Les hommes facilement chantent
    Et jurent plus facilement
    Quand leurs femmes se font méchantes
    Ils leur procurent des amants



    Le conjoint rentre sur le tard
    Avec une haleine d'anis
    L'épouse élève ses bâtards
    Et leurs héritiers réunis



    C'était peu après l'autre guerre

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  • Catégories : Des poèmes

    [Un poème] “Alfabet” d’Inger Christensen

     Si vous voulez faire une tarte aux pommes à partir de rien,
    il vous faudra d’abord créer l’univers. »
    — Carl Sagan (*1)

     

    J’avais très envie, pour cette semaine sans musique, de vous parler de poésie. Quelques lignes fortes, qui marquent, qui émeuvent, peut-être l’expression la plus puissante et la plus ouverte du langage… et que l’on peut (la plupart du temps) lire en une fois. Je voulais même vous présenter une poésie différente chaque matin — et pourquoi pas simplement proposer les seuls poèmes, sans commentaires, tant l’analyse d’un poème peut le démonter, le tordre en des interprétations personnelles qui ne sont pas forcément celles des autres lecteurs.
    >>
    J’ai à ce sujet eu un coup de cœur pour “Alfabet” d’Inger Christensen — et là, les choses se compliquent. Déjà (vous l’aurez remarqué), “Alfabet” d’Inger Christensen est un poème écrit en danois — et Dieu sait à quel point la poésie, plus que n’importe quelle forme de texte, est impossible à traduire fidèlement. (La seule manière de lire vraiment “Alfabet” si l’on ne maîtrise pas le danois est en version bilingue, avec une traduction en regard de l’original.) Ensuite, “Alfabet” est un long poème. Trop long pour vous le recopier en entier. Enfin, le texte complet d’“Alfabet” est à ma connaissance introuvable en ligne… et l’édition bilingue danois-français que j’ai pu lire n’a semble-t-il été imprimée qu’en 1984 (donc épuisée depuis belle lurette). Mais qu’importe ! J’avais tout de même envie de vous parler de ce texte.

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  • Catégories : CE QUE J'AIME/QUI M'INTERESSE, Des poèmes, Voyage

    Poèmes de Louis le Carbonnel

    Poèmes (Paris, Mercure de France, 1904), Carmina Sacra (Paris, Mercure de France, 1912), Du Rhône à l'Arno (Paris, Mercure de France, 1920), De l'une à l'autre Aurore (Paris, Mercure de France, 1924).

       
     
    Invocations d'automne
     
    Automne merveilleux, Automne qui me dores
    L'horizon de la vie encore cette fois,
    Toi qui, si doux, épands les feux de tes aurores
    Et ceux de tes couchants aux limites des bois,

    Mélancolique Automne, avec qui l'on voyage
    En des mondes de songe et de sérénité,
    Bel Automne pour qui, sous le dernier feuillage,
    Un oiseau, mais tout bas, poursuit son chant d'été,

    Toujours tu m'exaltas, saison harmonieuse;
    Ta flamme brûle encore en mes hymnes anciens :
    Tu m'as tout pénétré d'une ardeur sérieuse...
    Dis que tu le savais et que tu t'en souviens !

    Pourtant, si je t'invoque aujourd'hui, cher Automne,
    Ce n'est pas pour revivre aux luttes du passé,
    Pour remettre à mon front une vaine couronne,
    Et rendre un peu de lustre à mon nom effacé.

    Que, dans l'apaisement de cet octobre, meure
    Ce qui n'est pas en moi le vierge attrait du Beau ;
    Que, la Gloire ayant fui, le seuil de ma demeure
    Semble à jamais le seuil délaissé d'un tombeau.

    Loin l'orgueil, espérant des revanches tardives!
    Uniquement épris d'un rêve aérien,
    Je ne regarde plus vers les ingrates rives
    Du monde aveugle et sourd, dont je n'attends plus rien.

    Je ne veux contempler que de pures images :
    Mon calme enivrement, c'est l'ampleur de tes cieux,
    C'est ton azur à peine offensé de nuages,
    Saison noble au divin rire silencieux.

    Ta tendresse me parle et ma ferveur t'écoute :
    Automne inspirateur, fais encor sous tes lois
    Tomber, comme un cristal, mes heures, goutte à goutte;
    Mets invisiblement des cordes sous mes doigts;

    Et que, la mélodie affluant dans mes veines,
    Ardente comme aux jours de ma jeune vigueur,
    Sans désir de frapper les oreilles humaines,
    Je chante seulement pour enchanter mon cœur.
     
         
     
    Louis Le Cardonnel. (1862-1936), Poèmes (1904)
     

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  • Catégories : CE QUE J'AIME/QUI M'INTERESSE, Des poèmes

    Paul Valéry, Le cimetière marin

    Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
    Entre les pins palpite, entre les tombes;
    Midi le juste y compose de feux
    La mer, la mer, toujours recommencée!
    O récompense après une pensée
    Qu'un long regard sur le calme des dieux!

    Quel pur travail de fins éclairs consume
    Maint diamant d'imperceptible écume,
    Et quelle paix semble se concevoir!
    Quand sur l'abîme un soleil se repose,
    Ouvrages purs d'une éternelle cause,
    Le Temps scintille et le Songe est savoir.

    Stable trésor, temple simple à Minerve,
    Masse de calme, et visible réserve,
    Eau sourcilleuse, Oeil qui gardes en toi
    Tant de sommeil sous un voile de flamme,
    O mon silence!... Édifice dans l'âme,
    Mais comble d'or aux mille tuiles, Toit!

    Temple du Temps, qu'un seul soupir résume,
    À ce point pur je monte et m'accoutume,
    Tout entouré de mon regard marin;
    Et comme aux dieux mon offrande suprême,
    La scintillation sereine sème
    Sur l'altitude un dédain souverain.

    Comme le fruit se fond en jouissance,
    Comme en délice il change son absence
    Dans une bouche où sa forme se meurt,
    Je hume ici ma future fumée,
    Et le ciel chante à l'âme consumée
    Le changement des rives en rumeur.

    Beau ciel, vrai ciel, regarde-moi qui change!
    Après tant d'orgueil, après tant d'étrange
    Oisiveté, mais pleine de pouvoir,
    Je m'abandonne à ce brillant espace,
    Sur les maisons des morts mon ombre passe
    Qui m'apprivoise à son frêle mouvoir.

    L'âme exposée aux torches du solstice,
    Je te soutiens, admirable justice
    De la lumière aux armes sans pitié!
    Je te tends pure à ta place première:
    Regarde-toi!... Mais rendre la lumière
    Suppose d'ombre une morne moitié.

    O pour moi seul, à moi seul, en moi-même,
    Auprès d'un coeur, aux sources du poème,
    Entre le vide et l'événement pur,
    J'attends l'écho de ma grandeur interne,
    Amère, sombre et sonore citerne,
    Sonnant dans l'âme un creux toujours futur!

    Sais-tu, fausse captive des feuillages,
    Golfe mangeur de ces maigres grillages,
    Sur mes yeux clos, secrets éblouissants,
    Quel corps me traîne à sa fin paresseuse,
    Quel front l'attire à cette terre osseuse?
    Une étincelle y pense à mes absents.

    Fermé, sacré, plein d'un feu sans matière,
    Fragment terrestre offert à la lumière,
    Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux,
    Composé d'or, de pierre et d'arbres sombres,
    Où tant de marbre est tremblant sur tant d'ombres;
    La mer fidèle y dort sur mes tombeaux!

    Chienne splendide, écarte l'idolâtre!
    Quand solitaire au sourire de pâtre,
    Je pais longtemps, moutons mystérieux,
    Le blanc troupeau de mes tranquilles tombes,
    Éloignes-en les prudentes colombes,
    Les songes vains, les anges curieux!

    Ici venu, l'avenir est paresse.
    L'insecte net gratte la sécheresse;
    Tout est brûlé, défait, reçu dans l'air
    A je ne sais quelle sévère essence...
    La vie est vaste, étant ivre d'absence,
    Et l'amertume est douce, et l'esprit clair.

    Les morts cachés sont bien dans cette terre
    Qui les réchauffe et sèche leur mystère.
    Midi là-haut, Midi sans mouvement
    En soi se pense et convient à soi-même...
    Tête complète et parfait diadème,
    Je suis en toi le secret changement.

    Tu n'as que moi pour contenir tes craintes!
    Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes
    Sont le défaut de ton grand diamant...
    Mais dans leur nuit toute lourde de marbres,
    Un peuple vague aux racines des arbres
    A pris déjà ton parti lentement.

    Ils ont fondu dans une absence épaisse,
    L'argile rouge a bu la blanche espèce,
    Le don de vivre a passé dans les fleurs!
    Où sont des morts les phrases familières,
    L'art personnel, les âmes singulières?
    La larve file où se formaient des pleurs.

    Les cris aigus des filles chatouillées,
    Les yeux, les dents, les paupières mouillées,
    Le sein charmant qui joue avec le feu,
    Le sang qui brille aux lèvres qui se rendent,
    Les derniers dons, les doigts qui les défendent,
    Tout va sous terre et rentre dans le jeu!

    Et vous, grande âme, espérez-vous un songe
    Qui n'aura plus ces couleurs de mensonge
    Qu'aux yeux de chair l'onde et l'or font ici?
    Chanterez-vous quand serez vaporeuse?
    Allez! Tout fuit! Ma présence est poreuse,
    La sainte impatience meurt aussi!

    Maigre immortalité noire et dorée,
    Consolatrice affreusement laurée,
    Qui de la mort fais un sein maternel,
    Le beau mensonge et la pieuse ruse!
    Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
    Ce crâne vide et ce rire éternel!

    Pères profonds, têtes inhabitées,
    Qui sous le poids de tant de pelletées,
    Êtes la terre et confondez nos pas,
    Le vrai rongeur, le ver irréfutable
    N'est point pour vous qui dormez sous la table,
    Il vit de vie, il ne me quitte pas!

    Amour, peut-être, ou de moi-même haine?
    Sa dent secrète est de moi si prochaine
    Que tous les noms lui peuvent convenir!
    Qu'importe! Il voit, il veut, il songe, il touche!
    Ma chair lui plaît, et jusque sur ma couche,
    À ce vivant je vis d'appartenir!

    Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Elée!
    M'as-tu percé de cette flèche ailée
    Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
    Le son m'enfante et la flèche me tue!
    Ah! le soleil... Quelle ombre de tortue
    Pour l'âme, Achille immobile à grands pas!

    Non, non!... Debout! Dans l'ère successive
    Brisez, mon corps, cette forme pensive!
    Buvez, mon sein, la naissance du vent!
    Une fraîcheur, de la mer exhalée,
    Me rend mon âme... O puissance salée!
    Courons à l'onde en rejaillir vivant.

    Oui! Grande mer de délires douée,
    Peau de panthère et chlamyde trouée,
    De mille et mille idoles du soleil,
    Hydre absolue, ivre de ta chair bleue,
    Qui te remords l'étincelante queue
    Dans un tumulte au silence pareil,

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  • Catégories : Des poèmes

    "Bierstube Magie allemande" de Louis ARAGON

    Bierstube Magie allemande
    Et douces comme un lait d'amandes
    Mina Linda lèvres gourmandes
    qui tant souhaitent d'être crues
    A fredonner tout bas s'obstinent
    L'air Ach du lieber Augustin
    Qu'un passant siffle dans la rue

    Sofienstrasse Ma mémoire
    Retrouve la chambre et l'armoire
    L'eau qui chante dans la bouilloire
    Les phrases des coussins brodés
    L'abat-jour de fausse opaline
    Le Toteninsel de Boecklin
    Et le peignoir de mousseline
    qui s'ouvre en donnant des idées

    Au plaisir prise et toujours prête
    O Gaense-Liesel des défaites
    Tout à coup tu tournais la tête
    Et tu m'offrais comme cela
    La tentation de ta nuque
    Demoiselle de Sarrebrück
    Qui descendais faire le truc
    Pour un morceau de chocolat

    Et moi pour la juger que suis-je
    Pauvres bonheurs pauvres vertiges
    Il s'est tant perdu de prodiges
    Que je ne m'y reconnais plus
    Rencontres Partances hâtives
    Est-ce ainsi que les hommes vivent
    Et leurs baisers au loin les suivent
    Comme des soleils révolus

    Tout est affaire de décors
    Changer de lit changer de corps
    A quoi bon puisque c'est encore
    Moi qui moi-même me trahis
    Moi qui me traîne et m'éparpille
    Et mon ombre se déshabille
    Dans les bras semblables des filles
    Où j'ai cru trouver un pays

    Coeur léger coeur changeant coeur lourd
    Le temps de rêver est bien court
    Que faut-il faire de mes jours
    Que faut-il faire de mes nuits
    Je n'avais amour ni demeure
    Nulle part où je vive ou meure
    Je passais comme la rumeur
    je m'endormais comme le bruit

    C'était un temps déraisonnable
    On avait mis les morts à table
    On faisait des châteaux de sable
    On prenait les loups pour des chiens
    Tout changeait de pôle et d'épaule
    La pièce était-elle ou non drôle
    Moi si j'y tenait mal mon rôle
    C'était de n'y comprendre rien

    Dans le quartier Hohenzollern
    Entre la Sarre et les casernes
    Comme les fleurs de la luzerne
    Fleurissaient les seins de Lola

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  • Catégories : CE QUE J'AIME/QUI M'INTERESSE, Des poèmes

    Est-ce ainsi que les hommes vivent (adaptation de Léo Ferré)

    Tout est affaire de décor
    Changer de lit changer de corps
    À quoi bon puisque c'est encore
    Moi qui moi-même me trahis
    Moi qui me traîne et m'éparpille
    Et mon ombre se déshabille
    Dans les bras semblables des filles
    Où j'ai cru trouver un pays.

    Coeur léger coeur changeant coeur lourd
    Le temps de rêver est bien court
    Que faut-il faire de mes jours
    Que faut-il faire de mes nuits
    Je n'avais amour ni demeure
    Nulle part où je vive ou meure
    Je passais comme la rumeur
    Je m'endormais comme le bruit.

    C'était un temps déraisonnable
    On avait mis les morts à table
    On faisait des châteaux de sable
    On prenait les loups pour des chiens
    Tout changeait de pôle et d'épaule
    La pièce était-elle ou non drôle
    Moi si j'y tenais mal mon rôle
    C'était de n'y comprendre rien

    Est-ce ainsi que les hommes vivent
    Et leurs baisers au loin les suivent

    Dans le quartier Hohenzollern
    Entre La Sarre et les casernes
    Comme les fleurs de la luzerne
    Fleurissaient les seins de Lola

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  • Catégories : CE QUE J'AIME/QUI M'INTERESSE, Des poèmes

    "Sur la mort de Marie" par Ronsard

    Comme on voit sur la branche au mois de Mai la rose
    En sa belle jeunesse, en sa première fleur
    Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
    Quand l’Aube de ses pleurs au point du jour l’arrose :

    La grâce dans sa feuille, et l’amour se repose,
    Embaumant les jardins et les arbres d’odeur :
    Mais battue ou de pluie, ou d’excessive ardeur,
    Languissante elle meurt feuille à feuille déclose :

    Ainsi en ta première et jeune nouveauté,
    Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
    La Parque t’a tuée, et cendre tu reposes.

    Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,
    Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
    Afin que vif, et mort, ton corps ne soit que roses.

  • Catégories : CE QUE J'AIME/QUI M'INTERESSE, Des poèmes

    La Pythie

    La Pythie, exhalant la flamme
    De naseaux durcis par l’encens,
    Haletante, ivre, hurle !... l’âme
    Affreuse, et les flancs mugissants !
    Pâle, profondément mordue,
    Et la prunelle suspendue
    Au point le plus haut de l’horreur,
    Le regard qui manque à son masque
    S’arrache vivant à la vasque,
    À la fumée, à la fureur !

    Sur le mur, son ombre démente
    Où domine un démon majeur,
    Parmi l’odorante tourmente
    Prodigue un fantôme nageur,
    De qui la transe colossale,
    Rompant les aplombs de la salle,
    Si la folle tarde à hennir,
    Mime de noirs enthousiasmes,
    Hâte les dieux, presse les spasmes
    De s’achever dans l’avenir !

    Cette martyre en sueurs froides,
    Ses doigts sur mes doigts se crispant,
    Vocifère entre les ruades
    D’un trépied qu’étrangle un serpent :
    — Ah ! maudite !.. Quels maux je souffre !
    Toute ma nature est un gouffre !
    Hélas ! Entr’ouverte aux esprits,
    J’ai perdu mon propre mystère !...
    Une Intelligence adultère
    Exerce un corps qu’elle a compris !

    Don cruel ! Maître immonde, cesse
    Vite, vite, ô divin ferment,
    De feindre une vaine grossesse
    Dans ce pur ventre sans amant !
    Fais finir cette horrible scène !
    Vois de tout mon corps l’arc obscène
    Tendre à se rompre pour darder,
    Comme son trait le plus infâme,
    Implacablement au ciel l’âme
    Que mon sein ne peut plus garder !

    Qui me parle, à ma place même ?
    Quel écho me répond : Tu mens !
    Qui m’illumine ?... Qui blasphème ?
    Et qui, de ces mots écumants,
    Dont les éclats hachent ma langue,
    La fait brandir une harangue
    Brisant la bave et les cheveux
    Que mâche et trame le désordre
    D’une bouche qui veut se mordre
    Et se reprendre ses aveux ?

    Dieu ! Je ne me connais de crime
    Que d’avoir à peine vécu !...
    Mais si tu me prends pour victime
    Et sur l’autel d’un corps vaincu
    Si tu courbes un monstre, tue
    Ce monstre, et la bête abattue,
    Le col tranché, le chef produit
    Par les crins qui tirent les tempes,
    Que cette plus pâle des lampes
    Saisisse de marbre la nuit !

    Alors, par cette vagabonde
    Morte, errante, et lune à jamais,
    Soit l’eau des mers surprise, et l’onde
    Astreinte à d’éternels sommets !
    Que soient les humains faits statues,
    Les cœurs figés, les âmes tues,
    Et par les glaces de mon œil,
    Puisse un peuple de leurs paroles
    Durcir en un peuple d’idoles
    Muet de sottise et d’orgueil !

    Eh ! Quoi !... Devenir la vipère
    Dont tout le ressort de frissons
    Surprend la chair que désespère
    Sa multitude de tronçons !...
    Reprendre une lutte insensée !...
    Tourne donc plutôt ta pensée
    Vers la joie enfuie, et reviens,
    Ô mémoire, à cette magie
    Qui ne tirait son énergie
    D’autres arcanes que des tiens !

    Mon cher corps... Forme préférée,
    Fraîcheur par qui ne fut jamais
    Aphrodite désaltérée,
    Intacte nuit, tendres sommets,
    Et vos partages indicibles
    D’une argile en îles sensibles,
    Douce matière de mon sort,
    Quelle alliance nous vécûmes,
    Avant que le don des écumes
    Ait fait de toi ce corps de mort !

    Toi, mon épaule, où l’or se joue
    D’une fontaine de noirceur,
    J’aimais de te joindre ma joue
    Fondue à sa même douceur !...
    Ou, soulevés à mes narines,
    Les mains pleines de seins vivants,
    Entre mes bras aux belles anses
    Mon abîme a bu les immenses
    Profondeurs qu’apportent les vents !

    Hélas ! ô roses, toute lyre
    Contient la modulation !
    Un soir, de mon triste délire
    Parut la constellation !
    Le temple se change dans l’antre,
    Et l’ouragan des songes entre
    Au même ciel qui fut si beau !
    Il faut gémir, il faut atteindre
    Je ne sais quelle extase, et ceindre
    Ma chevelure d’un lambeau !

    Ils m’ont connue aux bleus stigmates
    Apparus sur ma pauvre peau ;
    Ils m’assoupirent d’aromates
    Laineux et doux comme un troupeau ;
    Ils ont, pour vivant amulette,
    Touché ma gorge qui halète
    Sous les ornements vipérins ;
    Étourdie, ivre d’empyreumes,
    Ils m’ont, au murmure des neumes,
    Rendu des honneurs souterrains.

    Qu’ai-je donc fait qui me condamne
    Pure, à ces rites odieux ?
    Une sombre carcasse d’âne
    Eût bien servi de ruche aux dieux !
    Mais une vierge consacrée,
    Une conque neuve et nacrée
    Ne doit à la divinité
    Que sacrifice et que silence,
    Et cette intime violence
    Que se fait la virginité !

    Pourquoi, Puissance Créatrice,
    Auteur du mystère animal,
    Dans cette vierge pour matrice,
    Semer les merveilles du mal !
    Sont-ce les dons que tu m’accordes ?
    Crois-tu, quand se brisent les cordes,
    Que le son jaillisse plus beau ?
    Ton plectre a frappé sur mon torse,
    Mais tu ne lui laisses la force
    Que de sonner comme un tombeau !

    Sois clémente, sois sans oracles !
    Et de tes merveilleuses mains,
    Change en caresses les miracles,
    Retiens les présents surhumains !
    C’est en vain que tu communiques
    À nos faibles tiges, d’uniques
    Commotions de ta splendeur !
    L’eau tranquille est plus transparente
    Que toute tempête parente
    D’une confuse profondeur !

    Va, la lumière la divine
    N’est pas l’épouvantable éclair
    Qui nous devance et nous devine
    Comme un songe cruel et clair !
    Il éclate !... Il va nous instruire !...
    Non !... La solitude vient luire
    Dans la plaie immense des airs
    Où nulle pâle architecture,
    Mais la déchirante rupture
    Nous imprime de purs déserts !

    N’allez donc, mains universelles,
    Tirer de mon front orageux
    Quelques suprêmes étincelles !
    Les hasards font les mêmes jeux !
    Le passé, l’avenir sont frères
    Et par leurs visages contraire
    Une seule tête pâlit
    De ne voir où qu’elle regarde
    Qu’une même absence hagarde
    D’îles plus belles que l’oubli.

    Noirs témoins de tant de lumières
    Ne cherchez plus... Pleurez, mes yeux !
    Ô pleurs dont les sources premières
    Sont trop profondes dans les cieux !...
    Jamais plus amère demande !...
    Mais la prunelle la plus grande
    De ténèbres se doit nourrir !...
    Tenant notre race atterrée,
    La distance désespérée
    Nous laisse le temps de mourir !

    Entends, mon âme, entends ces fleuves !
    Quelles cavernes sont ici ?
    Est-ce mon sang ?... Sont-ce les neuves
    Rumeurs des ondes sans merci ?
    Mes secrets sonnent leurs aurores !
    Tristes airains, tempes sonores,
    Que dites-vous de l’avenir !
    Frappez, frappez, dans une roche,
    Abattez l’heure la plus proche...
    Mes deux natures vont s’unir !

    Ô formidablement gravie,
    Et sur d’effrayants échelons,
    Je sens dans l’arbre de ma vie
    La mort monter de mes talons !
    Le long de ma ligne frileuse
    Le doigt mouillé de la fileuse
    Trace une atroce volonté !
    Et par sanglots grimpe la crise
    Jusque dans ma nuque où se brise
    Une cime de volupté !

    Ah ! brise les portes vivantes !
    Fais craquer les vains scellements
    Épais troupeau des épouvantes,
    Hérissé d’étincellements !
    Surgis des étables funèbres
    Où te nourrissaient mes ténèbres
    De leur fabuleuse foison !
    Bondis, de rêves trop repue,
    Ô horde épineuse et crépue,
    Et viens fumer dans l’or, Toison !

    *

    Telle, toujours plus tourmentée,
    Déraisonne, râle et rugit
    La prophétesse fomentée
    Par les souffles de l’or rougi.
    Mais enfin le ciel se déclare !
    L’oreille du pontife hilare
    S’aventure vers le futur :
    Une attente sainte la penche,
    Car une voix nouvelle et blanche
    Échappe de ce corps impur.

    *

    Honneur des Hommes, Saint LANGAGE,
    Discours prophétique et paré,
    Belles chaînes en qui s’engage
    Le dieu dans la chair égaré,
    Illumination, largesse !
    Voici parler une Sagesse
    Et sonner cette auguste Voix
    Qui se connaît quand elle sonne
    N’être plus la voix de personne
    Tant que des ondes et des bois !

    http://fr.wikisource.org/wiki/La_Pythie

  • Catégories : CE QUE J'AIME/QUI M'INTERESSE, Des poèmes

    "Ébauche d’un serpent" de Paul Valéry

     Henri Ghéon.


    Parmi l’arbre, la brise berce
    La vipère que je vêtis ;
    Un sourire, que la dent perce
    Et qu’elle éclaire d’appétits,
    Sur le Jardin se risque et rôde,
    Et mon triangle d’émeraude
    Tire sa langue à double fil…
    Bête que je suis, mais bête aiguë,
    De qui le venin quoique vil
    Laisse loin la sage ciguë !

    Suave est ce temps de plaisance !
    Tremblez, mortels ! Je suis bien fort
    Quand jamais à ma suffisance,
    Je bâille à briser le ressort !
    La splendeur de l’azur aiguise
    Cette guivre qui me déguise
    D’animale simplicité ;
    Venez à moi, race étourdie !
    Je suis debout et dégourdie,
    Pareille à la nécessité !

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  • Adieu - Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

    Adieu !



    L’amour est libre il n’est jamais soumis au sort
    O Lou le mien est plus fort encor que la mort
    Un cœur le mien te suit dans ton voyage au Nord

    Lettres Envoie aussi des lettres ma chérie
    On aime en recevoir dans notre artillerie
    Une par jour au moins une au moins je t’en prie

    Lentement la nuit noire est tombée à présent
    On va rentrer après avoir acquis du zan
    Une deux trois A toi ma vie A toi mon sang

    La nuit mon coeur la nuit est très douce et très blonde
    O Lou le ciel est pur aujourd’hui comme une onde
    Un cœur le mien te suit jusques au bout du monde

    L’heure est venue Adieu l’heure de ton départ
    On va rentrer Il est neuf heures moins le quart
    Une deux trois Adieu de Nîmes dans le Gard

    4 fév. 1915


    Adieu - Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou

  • Catégories : A lire, Des poèmes

    Howl et autres poèmes

    Howl et autres poèmesEdition bilingue français-anglais

    de Allen Ginsberg

    Editeur : Christian Bourgois Parution : 7 Janvier 2005

     

    City Lights Books publia la version originale de 'Howl et autres poèmes' de Allen Ginsberg à l'automne 1956. A la suite de cette publication, le recueil fut saisi par les services de douane américains et la police de San Francisco, puis fit l'objet d'un long procès au cours duquel un certain nombre de poètes et de professeurs témoignèrent devant la Cour que ce livre n'était pas obscène. Des centaines de milliers d'exemplaires ont été vendus depuis, et la présente édition contient le texte intégral, exactement conforme au manuscrit original.

    http://www.evene.fr/livres/livre/allen-ginsberg-howl-et-autres-poemes-35716.php

  • Catégories : Des poèmes

    Des poèmes dans Arpa

    NAVIGATEUR SOLITAIRE

    À présent, chaque mille que je naviguerai vers l’ouest
    m’éloignera de tout. Pas le moindre signe
    de vie : ni poissons, ni oiseaux, ni sirènes,
    ni cafard zigzaguant sur la couverture.
    Seulement l’eau et le ciel, l’horizon détruit,
    la mer, qui chante toujours comme moi la même chanson.
    Ni poissons, ni oiseaux, ni sirènes,
    ni cette étrange conversation sur la sentine
    que perçoit l’oreille aux heures de calme.
    Seulement l’eau et le ciel, le roulis du temps.
    La nuit, l’étoile Achernar apparaît sur la proue ;
    entre les haubans, Aldébaran ; à tribord,
    un peu plus haut que l’horizon,
    le Bélier. Alors j’amène, je dors. Et le néant,
    avec délicatesse, vient manger dans ma main.

    Horacio Castillo (Arpa 99)

     

    Elle chantait. Et c’était comme
    la roche doit se réjouir
    d’être pour l’eau ruisselante un passage
    ou comme le cageot dans l’herbe
    défend son coin
    de lumière quand vient le soir
    et l’écorce du sapin n’est plus
    qu’une rose halte.

    Tant, disait-elle, que cette joie
    reconnaîtra son lieu en ma voix.

    Judith Chavanne (Arpa 98)

     

     

    CE QUE SEPTEMBRE DÉCLENCHE

    Quand à la fin,
    la peau trop gonflée,
    d'un coup
    le grain de l'été se déchire,
    c'est le monde qui fait eau
    et chacun par la déchirure
    qui cherche à s'enfuir.

    Toi non. Tu es toujours là
    à aller le long de ton fleuve
    goûtant une à une
    les gouttes détachées
    de sa trop longue et brûlante
    journée.

    Jean-Marc Sourdillon (Arpa 97)

     

    LE MYSTÈRE DE LA BEAUTÉ

    L’absolu s’est manifesté dans un verre
    d’eau, quand le soleil est apparu derrière un nuage
    et lui a donné un éclat inattendu dans le plus
    gris des matins. Parfois, pense l’agnostique,
    ce qui est invraisemblable naît d’une simple explication
    logique comme si le hasard n’existait pas. Ce qu’il
    fait, cependant, c’est se mettre à la place de l’homme
    qui n’accepte pas que la beauté puisse naître de rien,
    quand il découvre qu’il est à la frontière entre ce
    qu’on sait et ce qu’on n’a pas même besoin de
    comprendre. C’est pour ça que, en buvant l’eau, j’ai senti
    l’éclat du matin me remplir l’âme, comme
    si l’eau était plus qu’un liquide incolore
    et inodore. Cependant, quand j’ai posé le verre vide,
    que j’ai senti le manque de la lumière qui l’avait rempli, j’ai pensé :
    comme elle est fragile cette petite beauté,
    peut-être aurait-il mieux valu que je reste avec ma soif.

    Nuno Júdice (Arpa 96)

    (traduit par l'auteur et Yves Humann)


     

    LE PROMENOIR MAGIQUE

    la promenade au fond du parc
    avait lieu les soirs de grand vent

    c’était la guerre et le printemps
    ne devait jamais revenir

    cependant contre toute attente
    nous étions heureux dans l’exil

    et de ce bonheur déchirant
    nous goûtions le sel dans nos larmes

    Jean-Claude Pirotte (Arpa 95)


    APRÈS L’ÉPIPHANIE

    Les lumières des crèches
    s’éteignent dans la ville.
    Il ne reste que les miettes
    clignotantes de l’étoile
    tombée en mer et sur la terre :
    le fanal d’un pêcheur,
    minuscule entre deux vagues,
    les phares dédoublés
    sur l’asphalte humide
    – et toi qui t’allumes
    avec d’autres ici-bas
    dans l’aube assombrie
    où les nuages seuls
    ont remplacé la nuit
    pour indiquer l’enfant
    à ceux qui le cherchent


    LA TOURTERELLE

    à Jean-Marc

    Le soleil de mars peine à réchauffer
    le cœur de chaque chose.
    La tourterelle seule en haut du noyer
    reflète sa tendresse
    comme si elle avait la lune dans la gorge.
    Elle répond à notre place,
    telle une sœur aînée,
    en attendant le frisson de la pierre,
    celui de la feuille à l’intérieur de l’arbre
    et celui de l’homme, encore plus secret,
    avec une tache de sang dans la voix :
    c’est le consentement amoureux aux douleurs
    de toute naissance,
    au martyre dans les pays lointains,
    aux sacrifices de la ménagère
    qui l’écoute longuement
    derrière sa vitre embuée à midi.

    Jean-Pierre Lemaire (Arpa 94)

     

    PRIÈRE

    Mon Dieu ! si plus tard un jour je suis faible,
    Si, perdant ma solitude aimée,
    Je cède à mon désir de gloire
    Et que de moi se détache ce qu’on appelle un livre, –
    Mon Dieu ! que ce ne soit pas un livre de vacances, un livre de plage :
    Un livre que des gens riches prennent pour passer le temps
    Ou être au courant,
    Mais qu’un jeune homme le soir en sa chambre solitaire
    Le lise avec toute son âme,
    Qu’ayant souffert tout le jour des gens trop bêtes
    et de la vie trop rude,
    Blessé dans sa chair et dans son cœur, –
    Il me prenne, moi,
    Comme la coquille où l’on entend la mer,
    Pour le mener en la nuit heureuse
    Où vous l’attendez.
    Mon Dieu ! que ce jeune homme m’aime,
    Qu’il ait le désir de me serrer les mains,
    Qu’il m’appelle son ami, –
    Qu’en lui il y ait joie !

    Guillevic (Arpa 83)

    (Strasbourg, 10/1/29)
    http://www.arpa-poesie.fr/Pagepoeme.html

  • Catégories : Des poèmes, Le paysage

    Un poème par jour pour animer les paysages 8

    Pour la 13e édition du Printemps des poètes, ActuaLitté publie chaque jour un poème original en partenariat avec Hélices poésie.

    Rédigé par DANA SHISHMANIAN, le mercredi 16 mars 2011 à 17h22

    Sept haïkus pour Haïti

    Sous le couchant
    un cours d'eau qui meurt.
    Jusqu'à demain...

    Entre les lèvres
    d'un muguet... serait-ce le sang
    ou les larmes de lune ?

    Plus de route. Soleil
    fardeau d'ailes sur mes épaules
    pour un vol coupé.

    Froid au cœur bruit sec
    vieux pont cassé ou mes os

    qui craquent sous un toit ?

    Intact retrouvé
    son carnet de poèmes.
    Lui... dissout dedans.

    Délogés des stades
    jetés sur des routes de boue
    brèves semences humaines.

    Quelque part ailleurs
    pleurs d'hirondelles au printemps
    retour incertain...

  • Arthur Rimbaud, "Les chercheuses de poux"(1871)

    Quand le front de l'enfant, plein de rouges tourmentes,
    Implore l'essaim blanc des rêves indistincts,
    Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
    Avec de frêles doigts aux ongles argentins.

    Elles assoient l'enfant devant une croisée
    Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs,
    Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
    Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.

    Il écoute chanter leurs haleines craintives
    Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés,
    Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives
    Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.

    Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
    Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
    Font crépiter parmi ses grises indolences
    Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.

    Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
    Soupir d'harmonica qui pourrait délirer ;
    L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
    Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.

     

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